Antton Negeluak sortürik - 2014

Communautés pyrénéennes[B.30]

Catégorie : Autres Publication : lundi 22 février 2016

 

Les communautés paysannes pyrénéennes

 

Thèse soutenue à la Sorbonne par Henri Lefebvre en 1954

 

et publiée par Arribère en 2014.

 

Résumé des 490 pages, centré sur la Soule,

 

à partir d'extraits, réalisé en décembre 2015

 

 

 

1 - La définition de la communauté

 

L'Ancien Régime appelait les villages par le vocable « communautés rurales », remplacé après la Révolution par le terme « communes ». La définition du terme « la communauté rurale est un groupement social organisant selon des modalités historiquement déterminées un ensemble de familles fixées au sol. Ces groupes possèdent d'une part des biens collectifs, d'autre part des biens privés, selon des rapports variables, toujours historiquement déterminés. Ils sont liés par des disciplines collectives et désignent des responsables mandatés pour diriger l'accomplissement des tâches d'intéret général  » mérite une analyse plus profonde :

 

1 – Il s'agit essentiellement de villages donc d'un groupement de paysans fixés au sol. Ce terme ne s'applique donc pas aux communautés antérieures à la fixation au sol (groupes de chasseurs-pêcheurs, éleveurs nomades, groupes pratiquant une agriculture itinérante) ni aux communautés plus larges que le village (associations, fédérations de villages). Il convient de prendre cette définition sans rigidité excessive, un groupe fixé au sol peut vivre partiellement de la pêche, de la chasse et de la cueillette. Il peut mettre en culture des terres comme dans l'agriculture itinérante (défrichement par brulis puis abandon après exploitation).

 

2 – Il n'y a pas de communauté paysanne sans propriété collective (terres arables, paturages, forêts, eaux et chemins). Là où n'existent plus que des propriétés privées, la communauté a disparu. En affirmant la primauté de la propriété privée, la Révolution mit à mort les dernières communautés rurales.

 

3 – Mais il n'y a pas de communauté sans propriété privée, par les familles ou les individus, d'une partie des moyens de production (outils, bétail, habitations, sol, semences, produits). La communauté est donc une combinaison de propriété collective et de propriété privée et les modalités de cette combinaison sont extrêmement variées et l'affirmation « historiquement déterminées » est complètement à revoir et à étayer.

 

4 – La communauté se compose de familles et celles-ci constituent aussi une communauté en leur sein. Il y a intéraction perpétuelle entre la communauté du village et celle de la famille et les modalités de cette intéraction sont variables et dans chaque cas, le sociologue doit étudier la situation relative des hommes et des femmes, des jeunes et des vieillards, des ainés et des cadets. Il est vraisemblable que la disparition de la communauté passe par la propriété privée, accompagnée par la dissolution de la communauté familiale dans l'individualisme.

 

5- Là où il y a propriété collective, il y a organisation collective du travail ; sur les terres collectives, les membres gardent ensemble les troupeaux, fauchent, labourent et moissonnent ensemble suivant des servitudes collectives. Le contrôle et l'exécution est confié à des « autorités », ainsi que les sanctions contre les défaillances. Toute communauté comprend donc un organisme dirigeant doté de certains pouvoirs et il peut aussi représenter la communauté devant les puissances extérieures ou supérieures. Ces autorités sont responsables devant la communauté et mandatés par elle, nous l'appelons la « démocratie paysanne directe ». Là où le contrôle de la communauté sur ses mandataires disparaît, la communauté disparaît également.

 

 

 

Les problêmes de cette définition

 

Les juristes s'appuyent sur le droit romain, expression de la propriété individuelle et de la liberté de l'individu détaché de toute communauté. Historiquement le droit romain n'a pu se formuler que dans une structure dégagée de toute vie communautaire, basée sur un droit coutumier ou « prédroit ». Cette définition ne parle même pas des idéologies qui accompagnèrent la communauté de fait et ce silence a un double sens. Nous savons que les structures sociales archaiques s'accompagnaient de rites, magies et d'idéologies mystico-religieuses. Cependant la documentation sur les communautés pyrénéennes surprend précisèment par le caractère positif et réaliste des idées qu'elle revèle. A coté de quelques rites magico-mystiques, conservés à part ou intégrés dans la religion, les textes indiquent une influence profonde du christianisme et de l'église. La recherche pose donc la question des rapports entre la religion institutionnalisée et la structure du type communautaire. Le maintien de cette structure face à une institution supérieurement organisée indique aussi que les rites et magies n'étaient pas au fondement des communautés mais ajoutés ultérieurement.

 

L'extension des communautés est une autre question ; on les retrouve dans des zones très diverses d'Europe, dans les pays retardés comme dans les pays modernes, elles ont du combiner les intérêts divergents des pasteurs et des sédentaires, des pasteurs nomades et des guerriers, des peuples commerçants. Elles ont été intégrées à des Etats, elles ont subi l'influence des autres modes de production : esclavagiste, féodal, capitaliste. Elles ont été détruites par la violence ou dissoutes de l'intérieur.

 

Cette structure sociale, pour archaique qu'elle soit, n'est pas originelle ; la fixation au sol a suivi des formes plus anciennes, plus primitives de vie sociale, elle suppose des techniques perfectionnées et une division du travail social. Avant l'agriculture fixe, il y a eu l'agriculture itinérante sur défrichements par le feu, le semi-nomadisme ou le nomadisme pastoral. La fixation au sol comporte des bouleversements sociaux importants, aux liens de consanguinité des nomades et semi-nomades s'ajoutent des liens fondés sur la résidence et la richesse immobilière, donc la richesse et la hiérarchie fixée par la fortune. Ce processus comporte à la fois des conflits et des transitions entre les différentes formes de relations sociales.

 

 

 

2 – Les Pyrénées occidentales

 

Théodore Lefebvre a pu affirmer que jusqu'au 18ème, « l'uniformité originelle persistait à bien des égards dans l'ensemble des Pyrénées atlantiques ». Il réfute l'idée d'une originalité radicale du Pays Basque. Il s'agit seulement d'une frontière linguistique, elle-même peu rigoureuse. D'éminents géographes ont mis en évidence un processus historique qui aboutit à des différenciations à partir d'une réalité originelle différenciée. Ils ont ainsi éliminé le sophisme qui consiste à faire une projection sur les origines de l'histoire mais ils sont peut-être allés trop loin. Par exemple, comment une langue, le basque, se serait-elle maintenue à travers les incidents multiples de l'histoire sans un support social, à savoir un peuple et la vie pratique, économique, « sociologique » de ce peuple ? Peut-on admettre que « les modes de vie des pyrénées atlantiques ne doivent rien au facteur linguistique » ? Il s'ensuivrait que la langue, le « facteur linguistique », étant sans rapport avec le « mode vie », se conserve avec sorte d'inertie spécifique. Thèse difficile à soutenir dès qu'on la formule clairement.

 

En arrivant par la route d'Orthez à Mauleon, sur une colline peu avant Moncayolle, nous rencontrons le premier signe visible d'un pays nouveau, l'étrange croix solaire (un large disque garni de dards pointus figurant les rayons et cloué à la croix chrétienne). En quelques centaines de mètres la langue change ; pourtant les maisons ne changent pas et qu'est-ce qui sépare les deux vallées de façon à expliquer le passage d'un pays à l'autre ? L'observation jointe à l'évocation historique le montre bientôt. Dans le Béarn, les troupeaux transhumants remontaient ou redescendaient les vallées selon de longs parcours traditionnels de même qu'une relation commerciale passait par le Somport. Au Moyen Age, le seigneur du Béarn gardait les routes, faisait en contrepartie payer aux bergers une taxe et la ville de Pau (pau signifie pal ou palissade) s'installa où les troupeaux d'Ossau traversaient le Gave pour aller hiverner au Pont Long ou en Marsan.

 

Or en vallée de la Soule le mouvement des troupeaux ne manquait pas d'analogies, de Moncayolle ou Chéraute, on transhume vers Orhy et Iraty. En interrogeant les maitres de maison de ces villages, on constate qu'une part des troupeaux ne monte pas aux alpages éloignés mais va passer les mois d'été sur les hauteurs qui avoisinent le col d'Osquich. Ils se contentent de traverser la vallée. En Basse Navarre et Labourd, les pâturages se trouvent à peu de distance des maisons paysannes, le berger réside dans la « borda » ou dans le cayolar au-dessus.

 

On peut constater un cycle complexe de mouvements mais en proportions très variables, proportions qui déterminent partiellement l'originalité de chaque secteur :

 

Labourd : transhumance presque exclusivement en été et sur place

 

Basse Navarre : mouvements principalement sur place mais aussi quelques déplacements à partir des vallées proches de la frontière vers les pâturages au-delà.

 

Soule : mouvements de grande amplitude le long de la vallée du Saison et de faible amplitude de part et d'autre de la vallée.

 

Béarn : grande transhumance d'été et d'hiver débordant largement les limites du pays

 

Bigorre : pas de transhumance d'hiver, petite transhumance d'été, importants mouvements internes

 

Dans le cadre du genre de vie, des différences apparaissent et nous soupçonnons qu'elles ont eu à la fois des fondements et des repercussions historiques et sociologiques, puisqu'elles se relient à la conservation de « pays », de mœurs et même de langues.

 

On sait depuis longtemps que la montagne unit plus qu'elle ne divise les populations montagnardes. Les vieilles routes, les chemins de transhumance suivaient les crêtes. Quant aux vallées, marécageuses et souvent inondées, elles ne plaisaient ni aux pélerins, ni aux bergers, ni aux marchands. M. Cavailles l'a bien expliqué : « Le bassin d'Aquitaine est une région jeune, longtemps instable... drainée de rivières dont les parcours ont été longtemps incertains... Les parties basses du pays, les régions de confluence sont restées longtemps mal asséchées... Ces conditions ont agi sur le peuplement. Longtemps les populations se sont senties moins attirées par les plaines que par les coteaux qui les dominent... Au pied des Pyrénées, les peuplement des coteaux et des serres a précédé celui des vallées, Adour et Gaves... » Ainsi ce géographe est conduit à mettre en évidence les facteurs historiques et sociaux.

 

On sait que l'influence française a pénétré en pays occitan non pas du Nord au Sud mais d'Est en Ouest, suivant un axe Beaucaire-Carcassonne-Toulouse. Le Béarn et le Pays basque se trouvèrent lontemps « protégés » par le plateau de Lannemezan et les Landes, qu'aucune grande route ne traversait jusqu'au 18ème. Par les ports de Bayonne et Bordeaux, ce fut d'abord l'influence anglaise qui s'exerça.

 

 

 

La transhumance

 

La vie proprement pastorale est liée à la transhumance. Là où il y a transhumance, la garde et l'entretien du troupeau impliquent une activité nettement distincte de la culture du sol (bien qu'elle ne puisse s'en séparer et que le village, la famille ou les individus consacrent une partie de leur temps à l'agriculture proprement dite). Là où il n'y a pas transhumance, l'élevage est subordonné à l'agriculture ; il n'exige pas une division du travail particulière. Mais la transhumance elle-même persiste sous trois formes différentes : communautaire, individualiste, capitaliste ou semi-capitaliste. La première seule peut passer pour traditionnelle. On peut affirmer que la tendance à l'association pastorale est déterminée par la persistance de propriétés collectives, ainsi que des disciplines et droits collectifs (vaine pâture, droits de parcours, désignation du pâtre commun).

 

Tous les auteurs sont d'accord pour attribuer à la transhumance la plus vénérable antiquité mais l'appréhension de ce phénome se complique en identifiant la transhumance d'été (montée des troupeaux appartenant aux groupes fixés en plaine) et la transhumance d'hiver (bergers fixés au sol en montagne et venant passer l'hiver en plaine) plus ancienne. Dans les Pyrénées, l'habitat le plus ancien se trouve dans les hautes vallées, on peut donc admettre que des restes de populations nomades, de populations refoulées de la plaine et quelques envahisseurs (les plus pacifiques) constituèrent le noyau primitif des populations agro-pastorales. L'organisation de cette transhumance exigeait un travail collectif : garde des troupeaux et déplacements et cela dépassait les forces d'une famille même large. Il convient aussi de souligner que le conflit nomades-sédentaires a accompagné le passage d'un mode de vie à l'autre ou leur simple coexistence sur un territoire limité.

 

Les Aspois déclaraient en 1693 « qu'ils avaient de temps immémorial la jouissance des bois, forêts, paturages, eaux, mines et carrières de la vallée. Ils avaient un parcours de vaine pature le long de la Garonne jusqu'en Limousin ». Cependant la transhumance diminue et la descendante a pratiquement disparu. Th. Lefebvre lie cette diminution de transhumance à la croissance du fermage et du métayage en bas pays, dans des conditions assez dures. La culture du maïs a transformé la société dans le sens d'une « agrarisation » de la vie pastorale, par la soustraction de ces espaces cultivés au libre parcours des bergers et par la création d'une nouvelle classe sociale. L'organisation traditionnelle se maintient dans le haut pays et les disciplines communautaires y persistent, comme le Syndicat de Soule.

 

 

 

Les relations de voisinage

 

Les paturages, eaux et forêts appartenaient aux collectivités, gérées par des autorités responsables (syndics et jurats) et réglées par des statuts traditionnels (Coutume). Les enquêtes revèlent l'importance des relations de voisinage dans les villages pyrénéens, les voisins se considéraient comme des parents de la famille. Ces relations organisaient leur participation dans les cérémonies rituelles et pratiques : lors d'un décès, le premier voisin « s'occupe de tout », les quatre premiers voisins portent le cercueil, la seconde voisine s'occupe des repas et du bétail. Il convient de rappeler que les nombreux liens de consanguinité produisaient un village avec un cousinage très étendu. Mais le voisinage c'était aussi faire « ensemble » les vendanges, les labours, le battage, mais aussi « la corvée » pour les travaux d'un invalide ou d'une veuve.

 

Dans la zone délimitée par une ligne qui part d'Hendaye, rejoint Urt, Mont de Marsan, Lourdes et Bagnères de Bigorre, se conservent au maximum les survivances et les traditions pyrénéennes. A l'intérieur de cette zone, la propriété collective reste importante et la structure familiale présente des particularités importantes. Les prescriptions du code civil sont constamment éludées : le droit d'ainesse persiste, après le mariage, l'ainé se trouve copropriétaire de l'exploitation, étant propriétaire d'un quart et parfois d'un tiers en indivis du patrimoine. A la mort des parents, pas de partage, l'ainé devra à ses cadets une soulte qu'il ne verse pas, l'opinion du village exerce une forte pression sur les cadets pour qu'ils n'exigent pas cette soulte. Dans ces conditions, le père de famille en tant que propriétaire et testateur, apparaît bien plus comme le représentant d'une communauté familiale que comme un individu disposant en toute liberté de ses biens. Les traditions basques nomment « coseigneurie » l'association et la cohabitation de l'héritier et de son père. Cette coseigneurie n'a de sens que par une communauté familiale entrée tardivement dans les formes juridiques qui ont contribué à sa dissolution. Les cadets ont la possibilité de travailler en artisanat, d'épouser une héritière ou de rester avec le statut de domestique célibataire. Mais l'organisation du travail donne des indications sur le maintien de cette structure familiale, ainsi Th. Lefebvre a étudié en 1930 le système des elgues en Soule : « Les alluvions de fond de vallée sont divisés en deux soles présentant les particularités suivantes :

 

1 – chaque sole est morcelée en une multitude de petites parcelles de 10 à 12 ares en moyenne, et presque tous les paysans en possèdent une ;

 

2 – les deux soles doivent être entièrement cultivées, l'une en maïs l'autre en blé, à tour de rôle, ce qui soumet le paysan à l'assolement biennal sans jachère naturelle ;

 

3 – les parcelles ne sont pas cloturées. »

 

Depuis ce relevé, le système des elgues a pratiquement disparu mais la division des parcelles reste visible en parcelles rectangulaires. Et un témoin de l'époque raconte : « il y a quelques dizaines d'années, aucune cloture ne fermait les champs d'un même village. Chaque village ou hameau avait deux elgues et chaque elgue était entièrement ensemencée de blé une année et de maïs l'autre. Chacun cultivait son champ pour son propre compte et dès que le dernier champ était moissonné, la cloche avertissait les habitants et un agent municipal (Kihillalt?) ouvrait la barrière de l'unique chemin menant à l'elgue et le refermait au printemps suivant, ouvrant le passage au bétail pour pacager les elgues. On appelait cela elge-solt. » Selon Th. Lefebvre un tel système a existé dans les vallées pyrénéennes : les premiers occupants ont défriché, endigué les rivières et se sont partagés équitablement le sol fertile. Chaque groupe domestique disposait d'une parcelle de sol alluvial, de quelques parcelles sur les hauteurs ensoleillées, de prairies de fauche et une part des droits collectifs sur les pâturages et forêts. Les villages ainsi constitués sont extrêmement concentrés, établis parfois sur un monticule, à proximité des meilleurs terres, mais hors d'elles, de façon à en tirer le meilleur parti possible.

 

 

 

3 – La communauté paysanne

 

Même si la définition commençait par la propriété collective, nous sommes en mesure d'en donner les caractères essentiels en renversant l'ordre :

 

1 – L'élément fondamental est constitué par la Maison, autour de laquelle se développe et se perpétue la famille, patrimoine indivis, inaliénable en principe, donc héréditaire et immuable.

 

2 – La famille ansi constituée est fortement hiérarchisée, hiérarchie dépendante des rapports de propriété, des responsabilités et des devoirs, de la division du travail. L'ainé représente la continuité biologique et sociale du groupe, les cadets sont astreints aux besognes inférieures ou extérieures (transhumance).

 

3 – A la Maison se rattache un système complexe de propriétés, de droits et d'obligations, système qui porte le nom de voisinage. L'ainé(e) a le titre de voisin, participe aux assemblées de voisinage, est électeur et peut être élu. Il possède des parcelles de terre arable en propriété privée mais, en tant que voisin, il détient des droits sur les propriétés collectives et doit figurer dans les cérémonies organisées par la collectivité.

 

4 – La gestion des terres collectives et le mouvement des troupeaux donne lieu à une réglementation extrêmement complexe, traditionnelle, presque immuable. Cependant elle laisse place à des modifications et des luttes d'intérêts (nombre et provenance des troupeaux à admettre sur les paturages, redevances à payer, interdictions provisoires de certains territoires). La communauté désigne par élection directe les responsables de cette gestion.

 

L'entité ainsi déterminée étonne le sociologue à la fois par la rigueur de la structure et son caractère contradictoire. D'un coté elle offre un modèle de démocratie directe (familles égales en voix, assemblée souveraine) mais elle comporte l'inégalité la plus criante de ses membres : à l'intérieur de la famille le ou la chef de famille a un pouvoir exorbitant et les cadets sont voués à un quasi-servage et au célibat. Un prolétariat de cadets, cadettes, domestiques, bergers, artisans contraste avec l'oligarchie des chefs de maison et de village. La communauté visant l'immuabilité ne peut aller sans « tensions » ou conflits internes mais aussi avec l'assaut des forces externes, économiques et politiques.

 

 

 

Problêmes et méthodes

 

Les géographes nous ont habitué aux caractérisations « antique vocation », ou « archaique » mais par la géographie humaine nous trouvons plutôt les traces, les débris d'un « genre de vie » en pleine décomposition. Comment admettre que ces débris ne portent pas souvent la trace des transformations sociales ? Et dans la mesure où ils sont « fossiles sociologiques », ne faut-il pas s'en servir pour remonter aux structures sociales disparues ? Ces mêmes géographes nous livrent deux états de la réalité humaine qu'il décrivent : un état initial qu'ils posent par hypothèse ou par induction, comme état primitif, indifférencié et un état final, la structure sociale actuelle. Mais entre les deux, que s'est-il passé ?

 

Le savant n'a pas le droit de fuir le présent et ce qui mène au présent pour s'installer dans l'idylle pastorale. Il oublie que le « milieu géographique » est sans contestation une condition nécessaire du développement social mais influe sur ce développement, tantôt en l'accélérant tantôt en le ralentissant (cas des Pyrénées et de l'archaisme). Cette condition n'est pas suffisante, elle n'est pas explicative car de grands changements dans la société s'accomplissent même quand le milieu géographique ne change que peu sous l'action des hommes ou par les lois de la nature. Au delà des questions d'histoire et de société, il s'agit d'histoire de société.

 

La région pyrénéenne a des traits bien particuliers : particularisme, esprit de clocher, etc ; cependant l'erreur de beaucoup d'historiens « régionalistes » a été de considérer cette région isolément, en dehors de l'histoire générale ou des événements. M. Camille Julian a monté avec force que ce n'est pas à son isolement que la région pyrénéenne doit d'avoir gardé son originalité et son archaisme ; c'est au contraire à son insertion dans l'histoire générale et aux circonstances de cette insertion, à savoir les grandes luttes politiques entre la France, l'Espagne et l'Angleterre. Pour donner un exemple précis : en 1234, le vicomte de Soule reconnaît la suzeraineté du roi de Navarre sur son château de Mauleon, sans rompre l'hommage le liant au roi d'Angleterre, duc d'Aquitaine. En 1244, menacé par les Anglais, le vicomte précise que la suzeraineté navarraise l'emporte. Mais en 1359, les Souletins obtiennent des Anglais diverses franchises ou confirmations de privilèges. Ensuite ils se tournent vers la France. C'est donc à un savant double jeu politique que les montagnards durent la conservation de leur « originalité ». Ces éléments nous mettent en présence d'une réalité originale, traditionnelle si l'on veut, mais en dissolution depuis des siècles, c'est-à-dire au cours d'une histoire. Retrouver cette réalité, mais aussi reconstituer le processus historique de sa dissolution, tel est l'objectif double et un de cette étude.

 

Il nous faut admettre l'existence d'un droit coutumier pyrénéen beaucoup plus vaste que la réglementation des paturages en propriété collective, décrite par les géographes en « genre de vie ». Les érudits locaux et les sociétés savantes fournissent une documentation très abondante mais elle est peu utilisable en raison des préoccupations des auteurs, non seulement ils apportent un esprit de clocher, un patriotisme local fort étroit ou encore un goût de l'anecdote pittoresque, mais ils sont pénétrés d'admiration pour la latinité et la romanité. Aucun d'eux n 'a compris que le droit romain a rongé et détruit un droit coutumier original. Comment comprendre l'ancien droit coutumier lorsque l'on porte aux nues « l'ordre splendide qu'entrainait le pouvoir absolu des Césars imposant la même loi à des peuples divers grace à la savante hiérarchie d'une administration fortement centralisée », lorsqu'on admire éperdument l'Eglise et les rois de France pour avoir recommencé la même opération ? Cette confusion de particularisme local et de nationalisme intégral, deux points de vue également faux et limités, on la retrouve dans les ouvrages de Le Play, en J. de Bela et en Pierre de Marca, le local dans lequel le dévouement à la centralisation du roi de France s'accompagnait d'une idolatrie du droit romain, du droit canon et du pouvoir étatique sous toutes ses formes. Au 19ème J. Bladé comprit que le droit romain fut utilisé comme « machine de guerre » contre les coutumes antérieures.

 

 

 

4 – Les origines

 

Dolmens et pierres levées se trouvent autour d'emplacements qui furent des campements de bergers transhumants, les traces de l'age du fer sont nombreuses, de cette époque semblent dater la plupart des « camps de Cesar ». Admettons qu'à cette époque la vie agro-pastorale s'est perfectionnée à l'Ouest de la chaine, mais les Ligures arrivèrent d'Orient par vagues successives dès le néolothique puis se fixèrent au sol en se mélangeant aux peuplades antérieures. Cette thèse a été combattue par celle préconisant l'ibérisation par le Sud et la qualification « celtibères » est ainsi apparue. Sans doute la pénétration sur des territoires de plus en plus peuplés a-t-elle accentué le rôle de guerriers et des chefs, de telle sorte que la fixation au sol s'est accompagnée de l'établissement de fédérations dominées par des chefs. Ainsi la sédentarisation a pu s'accomplir sous des influences diverses : pression des conquérants, peuplement plus dense, progrès techniques dans l'utilisation du sol, etc.

 

Le choix d'un habitat fixe fut déterminé par des considérations réfléchies, fruit de l'expérience, de la « sagesse » des dirigeants des communautés : la présence d'eau potable, la terre arable à l'abri des avalanches et des inondations, l'ensoleillement, la proximité des paturages, pas trop éloignés vers le bas ou vers le haut, les sentiers de passage ou de transhumance. C'est plus tard qu'une population plus nombreuse et mieux outillée entreprit la colonisation des basses vallées avec défrichement des forets et assèchements des marécages. La mise en culture des terres lourdes, entreprise par les Celtes, se poursuivit avec les Romains d'où le début d'un essaimage de l'habitat sur les pentes et le bas pays. Mais les vestiges des disciplines communautaires (associations pastorales, garde collective, vaine pature) se retrouvent dans les villages protohistoriques situés sur les terrains légers de moyenne montagne.

 

La toponymie apporte de précieux renseignements sur les étapes de cette occupation :

 

1 – fonds archaique et ligure : pène, mailh, Tarasco, Venasque, Lescun

 

2 – noms iberiques et ibéro-basques : Iluro, Calagorris, Sos

 

3 – noms aquitaniques dérivés du ligure : Seintein, Guchein,

 

4 – noms celtiques : Saverdun, Vernet, Lugdunum,

 

5 – noms gallo-romains : Vic, Seix, Luc

 

6 – noms wisigothiques : suffixe ing en ens : Merens, Monens

 

7 – noms d'origine franque : suffixe ville

 

8 – noms du Moyen Age : noms de saints dans bastides, sauvetés

 

 

 

Critique des théories ethniques

 

Le site des peuplements a fait dire à M. Goron que cette organisation était due « aux habitudes contractéesdans les plaines de l'Europe centrale par les initiateurs ligures qui n'ont peut-être connu que la propriété collective » et ainsi naquit l'origine ethnique des communautés pyrénéennes. Nous savons que les Basques restèrent errants, nomades ou semi nomades jusqu'au 10e et 11ème siècles. Leur fixation eut lieu en même temps que leur christianisation mais l'économie resta essentiellement pastorale. L'existence des champs assolés et rigoureuse discipline dans l'usage des paturages collectifs bat en brêche l'hypothèse ethnique de la constitution de ces communautés, celle-ci étant en place bien avant l'arrivée des Ligures, Romains et autres envahisseurs.

 

Strabon donne des indications intéressantes sur l'organisation pastorale sur les habitants des Pyrénées de l'Ouest : présence de grands troupeaux de chèvres et de porcs, jambons excellents, les femmes cultivent les champs, les filles sont héritières et elles établissent leurs frères, les hommes apportent une dot à leur femme, etc. Nous ne pouvons pas reconstituer les classes matrimoniales ni sociales à partir de ce texte et nous sentons que nous nous trouvons dans le passage des liens de consanguinité aux liens fondés sur la richesse et la résidence, donc sur la territorialité.

 

 

 

5 - Les limites des communautés

 

On ne peut les identifier avec les limites de latifundia romaines ou avec les paroisses chrétiennes parce que les communautés possèdent des paturages ou des droits d'usage fort éloignés de leur centre. M. Cavailles a décrit un système harmonieux de droits complémentaires les villages de plaine accédant aux paturages supérieurs. En réalité les rapports des communautés ont été dès l'origine beaucoup plus tumultueux et l'harmonie des intérêts assez tardive et incomplète. Les villages de plaine disposent de terres arables et de fauche étendues et fertiles mais ils doivent se frayer un chemin vers les alpages. Au contraire ceux de haute montagne disposent de pacages étendus mais ils doivent descendre les troupeaux pour passer l'hiver. D'où un système de rapports à la fois antagonistes et complémentaires, les communautés fortes essayant d'usurper des droits d'usage aux faibles. Remarquons que le mouvement des troupeaux avait créé un système de troc et d'échanges : le droit de « baccade » pour bénéficier des estives, le droit d'introduire du bétail de plaine dans leurs propres troupeaux (le bail à cheptel ou gasaila), sans oublier les multiples échanges et ventes lors des marchés d'automne et de printemps. La réalité présente des intérêts opposés et des ententes organisées.

 

 

 

L'époque romaine

 

Pour la Gaule, les textes de Cesar indiquent que les suites des chefs se groupaient dans des lieux fortifiés d'où ils dominaient les villages, les fractions de tribus et les peuples fixés au sol. A. Grenier en déduit que «  l'administration romaine ne pouvait que transformer cette possession en propriété privée ». Les Romains détruisirent une nationalité en formation ; ils nivelèrent les régions, annihilèrent les traditions, alors que la civilisation gauloise était par certains cotés plus avancée, notamment en ce qui concerne l'agriculture, les charrues, les chariots et les attelages de chevaux.

 

Géographes et historiens ont tenté d'établir la pénétration romaine dans les Pyrénées ; celle-ci a été profonde mais inégale, importante le long des routes et surtout dans la partie orientale et centrale. Pas de toponymie d'origine romaine dans le Pays Basque, ce qui cadre avec la thèse d'une conservation jusqu'au 10ème siècle de la vie nomade ou semi-nomade. La romanisation pénétra profondèment sur le versant méditterranéen, refoulant vers le Nord la vie pastorale des nomades qui ne purent revenir sur l'Ebre qu'après désintégration de l'Empire romain. Un fait important réclame examen et interprétation ;: les habitants des communautés ont emprunté au latin leur dénomination, ils se nommaient « voisins », habitants de vics, « vicini », terme très fort et très précis qui désigne la personne possédant la Maison, représentant la famille et détenant des droits de voisinage et de propriété collective. Le mot « voisin » s'est donc chargé de sens, et signale la prise de conscience d'un droit (mal différencié dans la coutume) attaché à l'habitat et à la possession patrimoniale de la demeure et du sol environnant. Le mot exprimant la citoyenneté dans l'organisation communautaire a donc été -paradoxalement- emprunté à la langue de ceux qui détruisaient cette organisation.

 

 

 

Les Wisigoths

 

L'effondrement de l'économie romaine libéra les coutumes et la propriété d'une pression permanente, accompagnée d'une résurgence de la vie pastorale et des « archaismes », résurgence accrue par l'arrivée des Barbares. Guizot précise bien « la christianisation s'opéra par les villes, c'est par le clergé surtout que furent conservées les lois romaines ». L'Eglise conserva la propriété privée contre la propriété collective, toute tentative d'accord ou de compromis avec l'Eglise doit tenir compte de ce fait fondamental. Les Barbares au contraire pénétrèrent par les campagnes, par infiltration sur les espaces vides ou les grands domaines. Il y eut donc fixation au sol des Barbares nomades, pratiquant jusqu'alors une agriculture itinérante, mais fortement organisés pour la conquête et la guerre. Venant de Scandinavie, ils s'infiltrent en Aquitaine dès 412, bientôt rois de Novempopulanie, ils se rendirent indépendants de Rome. A la différence des Francs, les Wisigoths conservaient dans leurs groupes une place importante aux femmes, il n'y avait pas de « loi salique », elles avaient dans la société itinérante wisigothe une place dans la production agricole des parcelles défrichées. Ils n'ont pas laissé de traces dans la toponymie, signe de la brièveté de leur domination, ils n'ont pas fondé de villages et ils se sont mêlés à une « archaisation » de la vie pyrénéenne, sans assujétir violemment les « vicini ».Après Vouillé (507) ils se sont reconstitués en Espagne mais ils ont laissé une trace importante avec les « fors », signifiant liberté et franchise. L'oeuvre des Wisigoths fut fragile, la « Lex Romana Wisigotorum » est un compromis entre les coutumes barbares, les coutumes locales, le droit romain, les prétentions de l'Eglise pour qui les Wisigoths étaient des hérétiques, des ariens. Les rois wisigoths voulaient constituer un Etat, mais il leur fallait conserver les mœurs pastorales et guerrières, les « suites » groupées autour de l'aristocratie, leur appui militaire et politique.

 

La coutume de Soule rédigée en 1520 réglementait minutieusement la pignoration du bétail ou carnal (pratique wisigothe), tant en ce qui concernait les montagnes qu'en ce qui concernait les parcours, les prairies en défens (vète), les champs cultivés. Le droit de carnal se limite à la saisie d'un gage en cas d'infraction au règlement, le propriétaire doit de présenter pour reprendre le gage contre réparation de dégat commis. De plus le créancier a le droit d'arrêter le débiteur pour le mener devant les juges, s'il le soupçonne de vouloir se soustraire à l'obligation. On voit jusqu'à quel point la pignoration s'était incorporée aux coutumes antiques jusqu'à leur disparition, et après la disparition du droit wisigoth, elle a été intégrée dans le « for ». La formulation complexe du droit coutumier mérite bien la dénominarion de « prédroit ».

 

Nous constatons la persistance de l'assemblée judiciare, en présence des intéressés et des témoins et qui se confond avec l'assemblée générale de la communauté. Cette assemblée fonde le « prédroit » bien que la sanction expéditive persiste encore (castration immédiate en cas de viol, l'adultérin livré à l'époux(se), c'est bien plus tard que la sanction devient une mascarade (promenade sur l'âne). Il convient de considérer la rupture de la paix qui règle les relations de la communauté. Archaiquement la rupture de la paix découle automatiquement du viol, de l'homicide ou de l'incendie volontaires, l'homme convaincu de crime est déclaré ennemi de la communauté, il est banni par l'ensemble des voisins et chacun doit le poursuivre et le tuer. Le tout se passe dans un tumulte qui semble le mot originel de « clamor » si fréquent dans les textes. Ceci montre les prémices d'un « prédroit », l'individu ou la famille lésée ne font pas justice eux-mêmes, la communauté est l'instance effective qui montre son pouvoir et sa colère, et l'apaise.

 

Dans la Coutume de Soule, le bannissement hors du pays est prévu ainsi que les pénalités pour retour du coupable (fouet, oreilles coupées puis mort). Le serment est introductif d'instance (ce qui correspond à un tribunal régulier : la Cour de Licharre), la plainte s'accompagne d'un serment prêté sur l'autel et la croix de l'église. Le serment de la victime fait preuve, dès l'age de 15 ans, en l'absence de serment accusateur et si l'accusé jure non coupable, il est relaxé. Les peines varient suivant la blessure, et les tarifs correspondaient aux tarifs wisigoths.

 

Ces textes suffisent à établir la persistance pendant de longs siècles du « prédroit » pyrénéen et nous avons montré que :

 

1 – L'archaisation consécutive à l'effondrement de l'Etat permet un coup de sonde dans le passé lointain. A partir des textes historiques, on atteint une organisation sociale très antique.

 

2 – Cette archaisation n'a pas permis un retour du primitif mais elle nous revèle une époque de « prédroit », c'est-à-dire une organisation sociale très forte, très contraignante, établie à partir de besoins pratiques de la communauté agro-pastorale.

 

Ce « prédroit » nous est apparu décanté de la plupart des rites et des interprêtations magico-mystiques qui l'accompagnent ailleurs. La communauté pastorale apparaît sous un double aspect :

 

1 – elle réalise certaines conditions de la féodalité, résorbant l'esclavage et comportant des chefs. Ceux-ci, membres éminents de la communauté, la représentent, la défendent mais les liens de fraternité et les « suites » leur permettent de s'ériger au-dessus d'elle. Les « voisins » peuvent se donner à un maître, ils deviennent hommes de « behetria ».

 

2 – en même temps elle comporte une résistance à la féodalité dans la mesure où le chef féodal trouve devant lui des coutumes, fait partie de la communauté et lui est soumis.

 

En troisième lieu nous trouvons le rapport entre le droit romain, le prédroit et les coutmes dites barbares :

 

1 – La législation wisigothe triompha du droit romain, emporta et recouvrit d'une forme juridique des éléments barbares qui réapparurent par la suite.

 

2 – Inversement la période d'archaisation enveloppa certains éléments juridiques, assimilés par les coutumes et le prédroit, en particulier tout ce qui concerne la propriété de la Maison et la famille, en fait la consolidation de la famille patriarcale. Ce prédroit, résultat de coutumes exprimées à travers la loi wisigothe s'étendit à toutes les Pyrénées (et non la loi wisigothe elle-même).

 

Le double aspect ne pouvait aller sans conflit, c'est le cas du testament. L'indivision et la communauté familiale, l'inaliénation du bien de famille rendaient inutile le testament. La persistance du testament dans les Pyrénées fut liée à la formation du droit d'ainesse dans la coutume mais par ailleurs l'Eglise chercha à maintenir le testament et à étendre la liberté testamentaire car elle y avait un intérêt majeur : seul le testament permettait le legs aux églises et aux établissements religieux. C'est donc à l'influence de l'Eglise, autant qu'à la persistance ou reconstitution du droit romain qu'il faut rattacher la persistance du testament. Ces deux influences rongeaient toutes deux les coutumes des communautés, d'indivision pure et simple. Ainsi le droit d'ainesse a pu se consolider dès cette époque, l'ainé représentait la communauté familiale et prenait la suite du père ; les cadets alaient se voir réduits au rang d'esclaves de l'ainé. Seule une pluralité de causes peut expliquer cette rigueur.

 

 

 

6 - Le Pays Basque

 

Rappelons que le processus de fixation au sol s'opéra tardivement et fut précédé par de longues vicissitudes : vie nomade et semi-nomade, pillarde et guerrière, avec des périodes de sédentarisation et de renomadisation. Les Basques se déplacèrent entre l'Ebre et la Garonne, repoussés vers le Sud lorsque Charlemagne organisa le royaume d'Aquitaine et pacifia la Gascogne. Les Navarrais jouent un double jeu entre les musulmans et les chrétiens et lorsque Louis le Pieux occupe Pampelune en 806, il essaie en vain de jeter les bases d'une organisation à la franque, c'est-à-dire fondée sur la territorialité. Ensuite, enserrés par des peuples sédentaires assez bien armés pour repousser leurs attaques, les Basques se fixent au sol et celle-ci s'accompagne de modifications profondes, notamment idéologiques : le passage de rites solaires au christianisme.

 

S'ils ont existé, les fonctionnaires carolingiens n'ont laissé aucune trace et le vicomte de Soule apparaît au 11e comme délégation de pouvoirs très faibles du comte de Gascogne. Le roi d'Angleterre ne nommera un bailli en Labourd qu'en 1245. L'établissement se fait sur sol libre et les groupes (clans, tribus et familles larges) choisissent leur emplacement sans autre difficulté que de s'entendre entre eux. Le peuplement originel s'établit à flanc de coteau, avec un peu de terre arable à proximité des paturages. Rien n'obligeait à une cohésion plus forte du groupe et de son habitat : ni les nécessités de défense, ni les ordres d'un propriétaire du sol, ni la volonté d'un féodal. Rien n'obligeait non plus à une dispersion systématique. Seule la vallée de la Soule connut les « elgues », exigeant l'effort d'un groupe organisé.

 

Quelle était la structure sociale des Basques au moment de la fixation ? Ils ne semblent pas avoir eu d'organisation militaire et politique stable, et les exigences de razzias et de tentative d'occupation en Gascogne au cours du 6ème amenèrent la constitution de chefferies. On peut leur attribuer un féodalisme nomade, dans lequel le chef du groupe acquiert une autorité propre et permanente, sans pour cela se dégager des liens de consanguinité. Cette hypothèse est confirmée par le vocabulaire : « jaun », chef ou seigneur se décline en Jaun gorri, basa Jaun, Jaun goikoa et etxeko Jaun. Le droit coutumier a accentué, dès son origine, la tendance générale pyrénéenne au droit de la Maison. Ce droit a pris au Pays Basque une force qui ne le sépare pas de l'évolution générale des Pyrénées mais lui confère une originalité.

 

Dans la partie centrale des Pyrénées, le droit de la Maison reste subordonné aux droits de la communauté du village, il l'incarne et l'incorpore sur un point particulier, au profit d'une famille. En Catalogne, nous avons vu au contraire se dissoudre la communauté et s'accentuer le droit de la propriété privée. En Pays Basque, une situation toute différente va produire des résultats analogues, les droits collectifs, très amples au moment de la fixation au sol, vont être subordonnés aux droits de la Maison. Et ceux-ci vont apparaître avec une primauté presque mystique ; car ils ne viennent pas tant de la propriété privée au sens romain du mot, que de la perpétuité coutumière de la Maison et de la « valeur » qu'elle prend à ce titre. Une idéologie opposée à celle (juridique et conceptuelle) du droit romain va évoluer dans le même sens.

 

Le mot « For » et les textes n'apparaissent que tardivement dans les pays basques surtout coté français. Pourquoi ? Parce que les groupes établis jouissaient d'une grande liberté, parce que les groupes organisés (familles d'une part, pays d'autre part, à l'origine du « pays de Soule ») n'avaient pas à résister à des oppresseurs, à leur imposer des coutumes. On voit très tôt la Maison prendre une sorte de personnalité morale, elle a un « état civil propre », elle a un nom que la famille qui l'habite porte, elle reçoit un baptême et des lettres de noblesse. Il y a des maisons roturières, des maisons « infanzones » de petite noblesse, des maisons nobles (tous les auteurs citent les lettres de noblesse attribuées à la maison Etchebarne d'Alçabehety en 1245).

 

La période de rédaction de la Coutume de Soule voit une transformation lente mais profonde des mœurs, le droit d'ainesse pour les filles tend à disparaître, comme en Béarn et 2 siècles avant sa disparition en Basse-Bigorre. La Coutume énumère aussi les maisons qui suivent l'ainesse intégrale et celles qui ont adopté le principe de masculinité. Chaque maison peut avoir sa coutume particulière et ceci confirme l'importance du droit de la Maison. Portion essentielle des biens « avitins » ou « papoaux », la Maison ne peut être aliénée, les parents et le ménage des héritiers en sont les « coseigneurs ». La maison massive contient dans ses flancs les maîtres, les cadets, les récoltes et les bêtes, elle ne se sépare pas du domaine. Le domaine comprend certaines préséances dans les cérémonies publiques, notamment à l'église (tombeau et jarleku au dessus), le chemin menant à l'église, les terres (labours, prairies, fougeraies, granges de montagne) et les droits de nature collective ( droits de parcours, droits de défrichement, « labaki » sur les terres communes, parc à moutons avec cabane en montagne). L'ensemble du domaine est conçu de façon féodale, les pasteurs paysans s'intitulaient « seigneurs de cayolar ».

 

Dès la fixation au sol, la Maison détermina la condition des personnes, une hiérarchie s'établit, tendant vers la féodalité, sans que jamais se soit cristallisée une classe de féodaux. Furent donc nobles, parmi les maisons-mères, celles des chefs de clan ou de famille. Les roturiers dits « botoys » datent aussi de l'époque de la fixation au sol, ils tenaient leur maison d'un accord avec le chef du clan et de famille. Puis vinrent les « fivatiers », cadets défrichant un lopin de terre concédé comme « fief » et payant une redevance. Bien que la condition des maisons fut inégale, jamais ne s'instaura une féodalité (coté français), les liens féodaux et la hiérarchie étatique ou militaire manquèrent dès le début. Le domaine de la maison noble n'avait aucun caractère distinctif, il était mis en valeur par la famille noble comme les autres domaines par les familles roturières. Il n'y a pas de lien de subordination.

 

La petite noblesse qui se constitue à partir des maisons-mères et des chefs du peuplement originel, ne dépasse guère le stade de chefferies locales. N'étaient-ils pas de simples chefs de villages, les « potestas » de Soule ? Leurs privilèges se limitaient à quelques avantages pastoraux, ils devaient aussi siéger à la Cour de Licharre, instance supérieure du pays de Soule. La féodalité naissante n'arrive pas à transformer le roturier en serf, ni la concession de terre avec redevance en lien de dépendance personnelle. Cette féodalité ne parvient pas à joindre les prérogratives du juge, du chef local, avec celle du chef militaire et du proprétaire foncier. Le Pays Basque apporte donc une exprérience historique d'un grand intérêt : une vérification « a contrario » de la thèse sur les origines de la féodalité catalane. L'élément « communauté » se trouvant isolé, la féodalité s 'arrête au stade de la chefferie, c'est-à-dire qu'il y a noblesse mais non classe féodale.

 

L'intervention de l'Etat fournit alors un nouvel élément : un noble, appuyé par le pouvoir central, et d'autre part utilisant des moyens nouveaux -l'achat des terres- pouvait alors tenter de bouleverser dans le sens féodal l'organisation traditionnelle du pays de Soule. Ainsi le seigneur de Troisvilles ou Tréville, devenu personnage important à Paris, commença vers 1638 à acheter des maisons et terres nobles. Puis en 1642, le roi lui vendit, en tant que souverain du pays de Soule, tous ses droits sur le pays. Or, selon l'interprêtation des agents du roi, ces droits comportaient non seulement la justice mais la propriété absolue des paturages, forets, montagne, vacants (alors que le texte de la coutume attribuait la propriété au pays de Soule, et aux officiers du roi des droits limités à la capacité de toucher quelques cens et d'accorder quelques fiefs sur les paturages). L'Etat centralisé intervint donc brutalement dans la vie du pays, au profit d'un féodal qui utilisait les moyens de la bourgeoisie (achat). M. de Treville fit ériger en 1645 le pays de Soule en comté à son profit. Les autorités du pays engagèrent un procès pour récupérer le « domaine » (droits de justice, propriété des terres collectives) en même temps que pour obtenir l'annulation du titre de comte. Pendant le procès, une véritable révolte paysanne eut lieu. La tentative de féodalisation échoua, mais le pays fut ruiné pour lontemps, à la fois, par les frais du procès et par les effets de la révolte et de la repression.

 

Au Pays Basque, l'église devint le centre de la vie sociale, dès la fixation au sol et l'adoption du christianisme mêlé au culte des morts et aux restes des cultures solaires. Ce fait n'entraina pas les conséquences auxquelles on pourrait s'attendre. Vu la rigueur de l'avitinage (inaliénabilité des biens familiaux) les églises et les établissements religieux reçurent peu de donations ou point. Ils ne devinrent pas des puissances féodales comme dans les pays voisins. Cependant, lorsqu'il fallait assembler les chefs de famille dans un paroisse, ils s'assemblaient à la sortie de l'église, ou même dans l'église, aménagée dans ce but. Ainsi l'église agglomérait autour d'elle l'auberge, le charron, la forge et cette confusion de l'organisme territorial, civil et religieux se traduisit dans le vocabulaire lors de l'élection du maire « auzapeza », l'abbé des voisins.

 

Les pays (Soule, Baigorry, Cize, Labourd) ayant une organisation propre représentent la véritable communauté agro-pastorale, cette organisation continue aujourd'hui, sans grands changements, par les syndicats pastoraux, comme le syndicat de Soule. Th. Lefebvre a étudié et décrit cette organisation et l'a comparée avec l'organisation analogue qui persiste dans les vallées espagnoles. Le lieu de réunion des chefs de maison était le Biltzar en Labourd, le Silviet en Soule et les Etats en BasseNavarre qui était un peu plus féodalisée. Le Silviet comme le Biltzar examinait toutes les questions administratives et financières concernant le pays ; il prenait des décisions ; il controlait les décisions de la Cour. Entre le Pays et la Maison s'intercalaient des organismes intermédiaires et aussi des fonctionnaires aux pouvoirs assez imprécis : le syndic de Soule, les messagers (chargés de communiquer les décisions, de mesurer les plaies), les degairies ou vics (7 degairies ayant chacune un degan et groupant plusieurs paroisses).

 

Le voisin était pour le voisin un « fiador », il lui devait témoignage et soutien devant la justice, garantie en ce qui concernait les redevances générales, protection en cas de danger, présence et aide dans les circonstances de la vie familiale (mort et funérailles notamment). Dans les rapports de la Maison avec le voisinage entrait ce que l'on pourrait appeler la partie administrative et civile du droit coutumier. Les obligations liées au voisinage prirent dans le domaine fiscal la forme d'une institution originale dite « fermance vezalière » en Soule et dans les autres pays « bermea » ou « zainhoa ». Cependant que les autres obligations de voisinage devenaient « privées », cette institution prenait un caractère public, un caractère de droit. Dans chaque paroisse, suivant un roulement traditionnel et régulier, chaque maison noble ou roturière recevait pour un an les droits et les devoirs de la « fermance vezalière ». Le chef de la maison devenait (pour un an) collecteur des impots et redevances. Plus encore, il devenait agent de l'autorité dans la paroisse, il communiquait aux voisins les projets, les questions à débattre, les décisions prises en leur absence, il transmettait les convocations à l'assemblée générale ou à la Cour de justice. Pendant la durée de cette charge, ce chef de maison était responsable de la paroisse, des redevances non versées et des refus d'obéissance ; il en répondait sur ses biens et sa personne, d'où le terme bermea (caution). La charge conférait peu d'avantages, sinon en influence, prestige et dignité. Pendant sa durée, le chef de maison noble perdait toute prérogative de noblesse vis-à-vis des voisins fivatiers. D'ailleurs la fonction ne permettait pas la contrainte, seul le degan pouvait en Soule opérer une saisie.

 

Ainsi la communauté de village, dans les pays basques, se donna une organisation ; ce n'était pas une organisation politique dont les membres n'avaient guère besoin ; elle se limitait à des objectifs fiscaux et administratifs. Les pouvoirs limités en étendue comme dans le temps, étaient délégués à un chef de maison ; et ces pouvoirs avaient comme contrepartie la perte d'autres pouvoirs dont la réunion avec les premiers aurait entrainé des abus. La communauté n'abandonnait pas son contrôle sur celui de ses membres qui, momentanèment, se trouvait à la fois son représentant et celui de l'organisation supérieure. Il n'était véritablement que le garant et la caution collective de la communauté. L'organisation de la fermance vezalière représente donc, sous un autre aspect, la démocratie paysanne directe. On comprend mieux ainsi comment les petits chefs locaux -maitres de maisons nobles, juges de « faymidret »- ne purent constituer une classe féodale. L'action menée par la communauté pour astreindre les nobles aux droits et obligations de voisinage, notion qui échoua en Espagne, réussit en Pays basque français, surtout en Soule. Les attributs des nobles comme juges patriarcaux ne purent se fusionner avec une fonction d'autorité, avec une délégation de pouvoirs étatiques ou militaires extérieurs et supérieurs à la communauté. Ainsi les pays basques français, sauf en partie la Basse Navarre, ne connurent longtemps qu'une structure sociale pré-féodale. Aux 17e et 16e siècles seulement, au cours de la réaction féodale, d'abord esquissée puis renforcée, les nobles tentèrent de se constituer en classe ; de sorte que les pays basques français connurent leur féodalité (fortement teintée de bourgeoisie) à une époque récente, qui n'est peut-être pas complètement terminée.

 

Dès la fixation au sol, en Pays Basque, le régime de la communauté indivise familiale devait déjà s'être transformé en droit d'ainesse. Ceci correspond à l'hypothèse d'une modification des rapports, d'une évolution ébauchée vers le féodalisme nomade au cours des dernières périodes de la vie errante ou semi-errante. On ne peut comprendre autrement la constitution du droit strict de la Maison dès l'origine car dès cette époque les rapports patriarcaux devaient avoir atteint un degré de maturité et de solidité suffisants, pour que jamais une autre organisation sociale n'ait été envisagée par les chefs de clans colonisateurs du sol. Cependant l'organisation de la famille basque a évolué assez profondèment durant cette période, les femmes n'étaient pas exclues du droit d'ainesse et on retrouve ici des coutumes que l'on a constaté à Barèges et Cauterets : « le mari basque apportait une dot à sa femme et sitôt le mariage célébré, il commençait à mener cette existence à la fois pastorale et guerrière, qui ne lui permettait que de rares apparitions au foyer domestique. C'est donc la mère qui conduit la maison ». Les choses ne changèrent que lorsque « à l'art pastoral vint s'ajouter l'agriculture ». La fixation au sol comporte une agriculture dont on peut penser qu'elle resta aux mains des femmes tant qu'elle fut une agriculture sommaire, éxécutée à la houe (ou laia) sur les parcelles entourant la maison. Le changement se produisit lorsque l'agriculture s'améliora avec l'emploi de l'attelage et de l'araire perfectionné (soc de fer) encore utilisé dans grand nombre de villages.

 

Une grande confusion, due surtout à la surestimation déjà critiquée de l'influence romaine, existe chez les auteurs régionaux (et basquisants) : la fixation au sol a été postérieure à l'époque romaine (puisqu'ils ont conservé leur langue!) ; les débuts de la primauté masculine ont pu apparaître dès la période nomade. Si l'hypothèse d'un matriarcat ou du moins d'une filiation matrilinéaire s'impose pour les débuts de la société basque et pyrénéenne, elle ne s'accorde pas avec les notions d'héritage, de succession, de propriété privée, les liens de consanguinité se transforment ou disparaissent lorsqu'apparaissent les liens fondés sur la propriété privée des troupeaux et plus encore du sol. La condition de la femme resta longtemps privilégiée en Pays Basque, la coutume de Soule garda aux femmes le droit de disposer librement de leurs acquets, d'exercer des fonctions publiques, la fille ainée peut se marier précocement et imposer aux parents le mariage. Pendant plus longtemps qu'ailleurs, le lien entre les époux ne fut pas établi par l'acte ou cérémonie du mariage mais par les fiançailles, la promesse ou intention de mariage devant témoins. Fait exceptionnel, nous trouvons l'intentionnel -sans rite, sinon la présence de témoins- plus éloigné dans le temps que la ritualisation. Le mariage provisoire était légal, les coutumes prévoyaient un état intermédiaire entre l'union libre, ou les fiançailles et le mariage. Ce concubinage contractuel et légal se nommait barragania (de bargania, contrat, à rapprocher de « bargain » signifiant contrat en anglais). Ces mœurs, combattues par le concile de Trente, l'Eglise ne put les extirper que tardivement, à coups d'excommunications. Comment interpréter ces mœurs, sinon par la survivance de la filiation utérine, mélée au principe de filiation par le père et modifiée par lui ?

 

A coté de la rigueur d'une orthodoxie, d'une morale, d'une quasi-théocratie traditionnelle liées à la constitution de la famille et de la Maison, les pays basques offraient ce deuxième aspect : licence, exubérance, hérésie enfin. Et non seulement en pays basques mais aussi dans les autres pays pyrénéens ; comment une organisation aussi rigide n'aurait-elle pas présenté une sorte d'échappement possible pour les passions comprimées ? Le divorce, dans de telles conditions, fut longtemps facile.

 

A partir du 13e siècle, se généralise dans les pays basques le testament, auparavant inutile. La coutume s'opposait de toute sa force au partage, à la liberté testamentaire conçue comme possibilité de division du bien familial. Le moyen terme apparut sous la forme d'une disponibilté partielle des acquêts au profit des enfants autres que l'héritier(e). Les acquêts et eux seuls se partagent également dans le cas de succession « ab intestat » ; le père dispose, à partir du 16e en faveur de tous ses enfants par testament. Ainsi la succession « ab intestat » règle la succession testamentaire et sert à l'introduction du droit romain. On saisit ici le conflit entre le droit romain et le droit coutumier, et l'effritement de ce dernier non pas simplement par une influence idéologique, mais par l'apparition (lente) d'une force nouvelle de richesse : richesse mobilière, acquisitions, défrichements, donc mobilité de la propriété du sol.

 

Le droit d'ainesse pour les filles commence à disparaître avant le 16e. Comment apparaissent aux hommes de ce temps les modifications ? Ils croyaient seulement suivre la noblesse. Les « fivatiers » restent fidèles à la tradition, les « botoys », paysans libres bien que relevant d'une maison noble, tendent à suivre la maison-mère dont ils relèvent. Or les maisons des nobles « juges-jugeants » évoluent à ce moment vers la féodalisation, et s'efforcent d'orienter en ce sens les mœurs. Ces paysans sont libres, ayant un domaine, le droit de porter des armes, la liberté de chasse et de pêche, le droit d'avoir des moulins et des colombiers sans payer des banalités. Ils imitent les nobles, leurs nobles, chefs et juges. Au cours du 17e le droit d'ainesse en tant que tel disparaît, il est juridiquement remplacé par l'institution d'héritier, le testateur « fait un ainé », en général le fils ainé mais qui peut être un cadet. Cependant l'indivision des biens, la coseigneurie du Père et de l'Héritier subsistent.

 

L'élément magique ou magico-religieux apparaît davantage en Pays Basque que dans les autres régions pyrénéennes, son étude fait partie de l'hypothèse d'une fixation au sol tardive, postérieure à la romanité et à la constitution de l'Eglise. Cette fixation au sol, précédée par les culte des ancêtres et les cultes solaires, s'est traduite jusque dans le christianisme par un culte des morts : linge et habits précieux, veillées et pleurs organisées par les voisins, voisins portant le corps par hilbidea...

 

 

 

7- La dissolution de la communauté

 

La belle époque de la communauté pyrénéenne se situe aux 14e et 15e siècles, les communautés -au moins celles qui ont remporté la victoire sur les féodaux- possèdent une grande autonomie , parfois à peu près complète, isolèment ou dans le cadre d'une fédération (vallée, pays, vic). Une fois l'objectif fondamental atteint – la reconnaissance de la possession du sol- la communauté ne pouvait se proposer d'autres objectifs féconds. Elle n'avait de sens, d'efficacité, de cohésion durable en tant que groupe économique et politique, que contre les féodaux. Une fois intégrée au régime féodal en tant que seigneurie roturière ou communauté dotée de franchises, elle perdait son dynamisme politique, elle tendait au « statu quo » et devenait une entrave au développement des forces productives, à la fois par son particularisme et par l'immobilisme d'une organisation fondée sur l'inaliénabilité des biens, sur la pauvreté des cadets et le prolétariat rural des bergers et des brassiers. Elle devait se laisser entraîner dans la décomposition du système féodal, se laisser briser par le système des échanges. Elle n'avait aucune profonde raison d'être contre l'Etat centralisé, tyrannique mais national.

 

 

 

Les facteurs internes de dissolution

 

La différenciation à l'intérieur de la communauté, l'inégalité des biens, existe dès l'origine. Dès la fixation au sol, il y eut des groupes familiaux avantagés : chefs de clan ou de villages, familles plus nombreuses, etc. Sur un défrichement, un cadet « fivatier » pouvait s'attribuer un lot plus étendu que le lot primitif de la maison établie au fond de la vallée. Cependant le principe restait établi d'une participation égale des groupes familiaux à la terre arable d'une part, aux droits collectifs de l'autre ; les elgues portent la marque d'un premier lotissement égalitaire. L'indivision entre paroisses subsista longtemps au Pays Basque.

 

La cause de la dissolution se trouve essentiellement dans la formation d'une classe de notables. Les notables ruraux s'intégrèrent à la bourgeoisie au cours de conflits nombreux avec la communauté comme avec la noblesse ; ils utilisèrent la communauté en la mettant au service de leurs intérêts et ils pénétrèrent dans la noblesse, ou se laissèrent pénétrer par elle. Les notables sortirent en partie de l'aristocratie paysanne, chefs de famille, petits nobles chefs de villages ; en partie aussi d'éléments neufs : étrangers à la communauté devenus commerçants ou artisans, cadets enrichis, voire intouchables (cagots) devenus artisans. Il s'agit donc d'une « catégorie » sociale qui deviendra, peu à peu, lentement, une classe, qui est un germe (sporadique au début) de la future classe. Cette catégorie apparaît d'abord dans le bas pays et nous savons pourquoi : extension de l'élevage par le bail à cheptel et progrès de l'agriculture ; défrichements, relations commerciales, échanges plus fréquents, etc.

 

De toute évidence, l'action conjuguée des bourgeois et des féodaux a brisé la communauté dont les institutions ont subi une dégradation significative. En même temps ils ont transformé en instruments de leur domination les survivances de la communauté, responsabilité fiscale et travaux collectifs. Cette transformation est solidaire de la transformation économique fondamentale : introduction de l'économie monétaire et marchande, mobilisation de la terre, achats de terre et de droits seigneuriaux par la bourgeoisie marchande qui s'intègre à la féodalité malgré leurs conflits. Les bourgeois marchands s'emparent de ses institutions avec une efficacité que n'avaient pas les féodaux, car ils réalisent à la fois l'accaparement des pouvoirs dans la communauté et la rupture par l'intérieur de son unité. Et ils se lient au nouveau pouvoir d'Etat centralisé.

 

 

 

Les facteurs externes

 

Avant d'arriver à la relation des communautés avec l'Etat, examinons leur relation avec l'Eglise. L'église était au centre de la communauté, le clocher et la cloche avaient un sens à la fois pratique, symbolique et spirituel ; les assemblées étaient convoquées au son de la cloche, lorsqu'elles ne suivaient pas la grande messe. Tant que le testament, l'emprunt, la vente et l'achat de terres ne sont pas devenus des affaires civiles, tant qu'il y eut autour de la terre une sorte d' « aura » magico-mystique l'attachant à la lignée des possesseurs, tant que les questions économiques et celles de droit civil et privé n'ont pas été laicisées, l'Eglise y intervint activement.

 

L'attitude du pouvoir royal vis à vis des communauté fut souple et changeante, elle passa par des fluctuations de grande envergure. En règle générale, le pouvoir central reconnaît les communautés paysannes et même les protège, jusqu'au moment où il peut les mettre sous sa coupe en absorbant pour ainsi dire juridictions, privilèges et franchises. Ainsi la « fermance vezalière » du Pays Basque présentait le maximum de garantie avec un contrôle strict des voisins sur l'homme chargé pour un an de percevoir les redevances. Le pouvoir y mit fin au début du 18e et le remplaça par des collecteurs permanents, imposés depuis longtemps en Bearn et Bigorre.

 

Au 17e le pouvoir politique s'est consolidé et il prépare une opération d'envergure : il a (préparé et) trouvé un soutien efficace dans cette petite bourgeoisie des notables pour ses fonctions d'administrateurs locaux, collecteurs du fisc, bayles, etc. Réciproquement ceux-ci se sont enrichis avec ces charges, les commandes de l'Etat, le prêt à intérêt, le commerce. La bourgeoisie commerciale a participé au pouvoir avec Colbert dans la belle période du « grand siècle ». Les autres classes, tant les féodaux que la noblesse de robe ou les paysans ont été matés. Un édit de 1690 se prononce contre le principe de l'élection des officiers municipaux. Bientôt le cynisme et la brutalité de l'administration ne connurent plus de limites. A la fin du règne de Louis XIV, un édit de 1714 confirme les maires, consuls, jurats, déjà établis, dans leurs privilèges et exemptions, le tout moyennent finance.

 

 

 

Enfin

 

La famille se comprend par le village et non l'inverse. La communauté de famille fut une part du village, un membre de la communauté agro-pastorale. Cependant les deux processus d'évolution et de dissolution, bien qu'étroitement liés, sont distincts. De telle sorte que la communauté de village s'est dégradée avant la structure familiale qu'elle a commandée. Cette structure familiale survit partiellement à la communauté de village, entraînant avec elle la survivance de certaines relations, comme les relations de voisinage. Ceci s'observe particulièrement dans les bas pays basque, béarnais et bigourdan où la communauté a disparu mais où la famille patriarcale avec droit d'ainesse subsiste. Dans la montagne par contre, l'organisation « archaique » de la famille avec droit d'ainesse pour les filles persiste, entretenue par les restes encore vivants de la communauté de village.