Antton Negeluak sortürik - 2014

Coutume.Grosclaude [B.25b]

Catégorie : Autres Publication : lundi 3 novembre 2014

 

La coutume de Soule

 Texte gascon de l'edition de 1760

 Traduction, notes et commentaires par Michel Grosclaude

 Editions Izpegi 1993

 

 Avertissement(1760)

 Le lecteur est averti que cette impression a été faite sur la copie imprimée à Bordeaux et que s'y étant trouvé beaucoup de fautes, dont certains altéraient ou obscurcissaient le sens, par l'omission, changement ou ajoûtement de divers mots, l'on a eu soin de les corriger. On s'est servi pour cela d'un exemplaire de l'Edition de Paris de 1604, et d'un autre d'une édition plus ancienne qui est de 1553, lesquels on a comparé avec celui de Bordeaux. Si bien qu'on peut assurer que cette nouvelle impression est beaucoup plus correcte que toutes les autres, soit qu'on en considère la fidélité, ou l'ortographe, qu'on a conformé autant qu'on a pu à la prononciation de la langue béarnaise, dans laquelle cette Coutume est écrite. Au reste, il y a lieu de s'étonner de ce qu'ayant été dressée en 1520, temps auquel le pays de Soule dépendait de la Couronne de France et du Parlement de Bordeaux, on ne servit point de la langue française ou de la Basque, qui est la langue vulgaire du pays; mais cet étonnement cessera, si on fait reflexion que pour lors tous les actes publics s'y passaient en Béarnais suivant un ancien usage. Monsieur de Marca insinue la raison de cet usage dans son Histoire du Béarn, au livre 5, chapitre 16, où il dit que vers la fin de l'onzième siècle un prince du Bearn, nommé Gaston quatrième conquit la vicomté de Soule, et y établit le For et Coutume de Morlaas, par laquelle la plus grande partie du Bearn se réglait, d'où vient la grande conformité qui se trouve entre cette Coutume de Soule et celle du Bearn. Il est aisé de comprendre que pendant les divers siècles que la Soule dépendit du prince et de la Cour du Bearn, les principaux dudit pays s'accoûtumèrent à parler la langue bearnaise, et à s'en servir dans leurs actes publics, et que cet usage continua après qu'elle en fut distraite, et réunie à la Couronne de France, jusques à la publication de l'ordonnance du roi François I, de 1539, qui ordonna en l'article cent onzième, qu'à l'avenir on se servirait partout de la langue française en tous les actes publics, soit de justice, ou de notaire.

 

 Commentaires

 Les éditions successives de texte de la Coutume

 Nous savons que la mise par écrit du texte de la Coutume de la Soule fut demandée par lettres patentes du roi François Ier, en date du 5 mars 1520. Nous savons aussi que les dignitaires de Soule (hommes d'Eglise, nobles, juristes et autres représentants de la population) répondant à la demande du souverain, se rassemblèrent pour ce faire dans la maison de la cour de Licharre, le 7 octobre de cette même année. Nous savons aussi que le 21octobre 1520, le travail était achevé et le texte scellé. Tous ces renseignements, ainsi que les noms de ceux qui participèrent aux travaux, sont contenus dans l'Avertissement, le Préambule et l'Arrêt de publication qui sont annexés au texte proprement dit de la Coutume.

Ce que par contre nous ne connaissons pas (tout au moins de façon directe, mais qu'on ne peut quconjecturer par déductions) c'est la pré-histoire du texte: en somme ce qu'était la cutume avant qu'elle ne soit rédigée et comment son évolution a abouti à ce que nous en connaissons par le texte de 1520.

 Ce que nous ne connaissons pas non plus, c'est ce qu'il advint du texte adopté en octobre 1520 jusqu'en 1533, date de sa première édition imprimée. Très probablement, il en circula un certain nombres de copies manuscrites qui servirent de modèle au premier imprimeur. Il serait évidemment du plus haut intérêt d'en posséder quelques-unes. A partir de 1533, nous connaissons huit (ou neuf) éditions successives de notre texte, dont quarante exemplaires connus subsistent encore actuellement. En voici le recensement:

 1 - Edition de 1533. Les Coutumes générales du pays et vicomté de Soule. Bordeaux. Imprimeur: Morpain (près des Carmes). Un seul exemplaire à Bayonne: bbliothèque municipale, R.583.

2 - Edition de 1576. Les Coutumes générales du pays et vicomté de Soule. Bordeaux. Imprimeur Millanges (rue St Iamme). Cinq exemplaires: Bayonne, musée basque P.1320; Bordeaux, bibliothèque municipale Br. 8427 et Pf.13993; Pau, AD, U. 1068; Saintes, bibliothèque municipale, 22.670.

3 - Edition de 1603. Les Coutumes générales du pays et vicomté de Soule. Bordeaux. Imprimeur Millanges. Sept exemplaires.

4 - Edition de 1604 (?). Signalée par l'avertissement de l'éditeur de 1760. Non signalée dans la recension faite par François Pic. Paris.

 5 - Edition de 1661. Les Coutumes générales du pays et vicomté de Soule. Bordeaux. Imprimeur Mongiron Millanges. Dix exemplaires.

6 - Edition de 1692. Les Coutumes générales du pays et vicomté de Soule. Pau. Imprimeur Jerome Dupoux. Cinq exemplaires.

 7 - Edition de 1760. Les Coutumes générales du pays et vicomté de Soule. Pau. Imprimeur Dugué et Desbarratz. Sept exemplaires.

 8 - Edition de 1760. Les Coutumes générales du pays et vicomté de Soule. Bordeaux. Imprimeur Lacornée, imprimeur de la cour du parlement. Deux exemplaires.

9 - Edition de 1769. Les Coutumes générales du pays et vicomté de Soule. Pau. Imprimeur Desbarratz. Trois exemplaires.

 Nous avons choisi de suivre le texte de l'edition de 1760. Il pourrait paraître paradoxal d'avoir ainsi opté pour une édition relativement tardive, plutot que pour la première édition de 1553. Mais les raisons de ce choix sont claires. D'abord, pour toutes les éditions de la Coutume, nous avons préféré une edition paloise plutôt qu'une edition bordelaise. Nous avons en effet estimé (à priori il est vrai) que les imprimeurs de Pau étaient susceptibles de mieux connaitre la langue occitane que des imprimeurs bordelais, l'occitan étant demeuré en Bearn langue officielle écrite, bien plus longtemps qu'à Bordeaux : donc qu'il était raisonnable de s'attendre à y trouver moins de fautes dues à une méconnaissance de la langue locale.

 La seconde raison est que l'edition de 1760 affiche, dans son avertiseement, un véritable souci critique, tant au point du contenu qu'au point de vue de la langue. Les imprimeurs palois de 1760 déclarent avoir confronté trois éditions : une édition de Bordeaux (ils ne disent pas laquelle, mais "où il s'est trouvé beaucoup de fautes, dont plusieurs altéraient ou obscurcissaient le sens par l'omission, changement ou ajoûtement de divers mots"), l'edition de Paris de 1604 et l'edition de 1533. De plus, ils affirment avoir eu le souci de conformer l'orthographe à la prononciation de la langue bearnaise, autant qu'il est possible. Donc l'edition de 1760 est une edition qui se veut à la fois critique et soignée. C'était à nos yeux une raizon suffisante pour la choisir, tout en nous réservant le droit de nous demander si le résultat est à la hauteur des bonnes intentions affichées.

 Je me suis aidé, pour la traduction, du commentaire de J. de Bela, avocat et magistrat souletin (1585 - 1667). Ce commentaire appartenait à la bibliothèque de Bascle de la Grèze. Une copie en fut faite au milieu du siècle dernier et se trouve actuellement à Paris, à la Bibliothèque Nationale. Le musée basque de Bayonne possède une photocopie de cette copie (1331 pages). Ce commentaire de J. de Bela est un document qui donne des indications irremplaçables pour la compréhension du texte de la Coutume, mais il est malheureusement alourdi par de continuelles disgressions qui n'ont que des rapports minces avec le sujet, et par d'interminables citations latines fort à la mode dans les travaux érudits de l'époque. Malheureusement encore, J. de Bela nous livre "sa traduction" (si on peut l'appeler ainsi!), sans mettre en regard le texte d'origine et bien entendu sans dire sur quelle edition il s'est appuyé.

 Je me suis aidé également d'une "traduction" manuscrite anonyme, faite sans doute à l'époque de la Révolution, et portant le cachet de Me Dihigo, notaire, Mauléon-Soule (BP). Si on ajoute à cela une traduction plus récente de P. Haristoy, on ne manquera pas de se demander pourquoi il était nécessaire de publier encore une traduction supplémentaire. Les traductions existantes ne suffisaient-elles pas? N'aurait-on pas pu se contenter de rééditer l'une d'entre elles? En réalité les diverses traductions françaises de la Coutume de Soule sont des "mot-à-mot" parfois à peine intelligibles et qui n'éclairen en fait que ceux qui sont déjà éclairés. (...)

 

 La langue de la Coutume de Soule

 De l'usage du "bearnais"

 Tous ceux qui se sont penchés sur la Coutume de Soule, les auteurs anciens (comme P. de Marca ou J. de Bela) ou les modernes (comme Marcle Nussy Siant Saens), ont invariablement posé la même question: "Pourquoi le texte de la Coutume de Soule a-t-il été rédigé en langue bearnaise et non pas enfrançais ou en basque?"

 Formulée dans ces termes (qui, à mon avis, sont assez discutables), la question a l'inconvénient de placer le problème dans le cadre étroit des rapports entre le bearn et la Soule et d'appeler, en conséquence, des réponses qui se situent dans le même cadre. On invoque alors :

 - la proximité géographique : la Soule est limitrophe du Bearn, donc plus exposée que toute autre région basque aux influences béarnaises.

 - la dépendance ecclésiastique : la Soule fait partie de l'évêché d'Oloron.

 - et surtout le fait que la Soule, ayant été possession des vicomtes du Béarn, les élites souletines prirent l'habitude d'utiliser le "béarnais" comme langue juridique. Cette dernière explication qui est celle de P. de Marca, a été reprise maintes fois et notamment par les rédacteurs de l'Avertissement de l'édition de 1760. C'est encore celle qui a généralement la faveur du public cultivé.

Cependant, mieux avisé, Marcel Nussy Saint-Saens fait observer, avec bon sens, que la Soule n'a appartenu aux seigneurs béarnais que pendant deux courtes périodes. D'abord 17 ans, de 1086 à 1103 ; ensuite une quarantaine d'années au XVème siècle : occupation tout à fait insignifiante pour d'un "vainqueur" puisse imposer sa langue.

D'autres ont situé la question dans le cadre plus large de la Gascogne, tel est le cas de J. de Bela qui avait déjà indiqué : "La Coutume de la Soule a été écrite en gascon non pas parce qu'elle dépendait du Béarn, mais parce qu'elle dépendait des tribunaux et maires de Dax et du juge de Gascogne qui est le sénéchal de Lannes, lequel était et est encore présentement le conducteur de l'arrière-ban de Soule". L'idée a été reprise pa Jaurgain : "On se servit du gascon, en Soule et en Labourd, pour tous les actes publics, judiciaires et administratifs, parce que ces deux pays dépendaient de la sénéchaussée de Lannes."

 Cette explication qui paraît plus juste que les précédentes, ne fait cependant que reculer le problème, car on est en droit de se demander pourquoi le gascon fut jusqu'en 1520 (et même après) la langue juridique et administrative de Dax et de la sénéchaussée des Lannes. On peur invoquer à ce propos la persistance de l'influence des rois d'Angleterre qui firent du gascon la langue des chancelleriesde toute cette portion de l'Europe allant de la Garonne aux Pyrénées. C'est à cette dernière hypothèse que s'est arrêté Nussy Saint-Saens : "L'incidence importante, dit-il, du droit public de l'Angleterre sur la Soule doit également être notée".

Je crois pourtant que pour parvenir à une explication pleinement satisfaisante, il faut replacer notre problème dans un cadre plus vaste, et pour cela rappeler plusieurs faits :

 1 - Vers l'an 1000, une langue néo-latine qu'on n'appelle pas encore "langue d'oc" ou "occitan", succède au latin dans une vaste zone limitée au nord par une ligne allant de la région de Saintes jusqu'aux Alpes du nord et englobant le Massif Central : c'est-à-dire l'aire actuelle de l'occitan augmentée de la région des Charentes et du sud du Poitou. Au versnat sud des Pyrénées, cette langue recouvre une superficie qui englobe toute la Catalogne actuelle.

 2 - A la même époque, les parlers de certaines régions limitrophes sont linguistiquement très proches de l'occitan (piémontais, aragonais).

 3 - Cette langue possède un rayonnement considérable qui lui donne vocation à succéder au latin et devenir la langue de culture d'une grande partie de l'Europe. Elle doit ce rayonnement essentiellement à la floraison littéraire des Troubadours : plus de 450 poètes encore connus et repertoriés actuellement, sur deux siècles à peine (XIIe et XIIIe). Ce rayonnement fait d'elle la langue de l'élite européenne, même dans des régions où elle n'est pas la langue populaire :

 - Le premier Troubadour, Guilhem de Poitiers, est dune région de langue d'oil.

 - En Italie, Dante (c'est lui qui a donné à la langue d'Oc son nom) avait d'abord pensé à l'utiliser pour écrire sa "Divine Comédie". Saint François d'Assise également avait eu les mêmes hésitations.

 - En Hongrie, le Troubadour Gaucelm Faidit va chanter ses poèmes à la cour du roi.

 - Enfin, au Portugal, c'est l'adoption pour la langue portugaise, d'une orthographie issue de celle des Troubadours.

 La Navarre, Le Guipuzcoa, la Soule et les autres provinces basques font aussi partie de ces régions dont la langue n'est pas l'occitan, mais qui se sont trouvés en bordure de la sphère d'influence culturelle de la langue d'oc. Quelques faits doivent ici aussi être mentionnés :

 - A partir de 1240, en Navarre et en Guipuzcoa, c'est l'occitan qui succède au latin dans les textes juridiques et dans certains actes officiels, et cela pendant un siècle et demi. Il est d'ailleurs absolument remarquable que ce remplacement du latin par l'occitan se fait, au Pays basque, trente ans plus tôt qu'au Béarn (les premiers textes en langue romane n'apparaissent en Béarn qu'en 1270) : ce qui est un argument de plus pour exclure toute influence proprement béarnaise sur le Pays basque quant à l'emploi de l'occitan comme langue juridique.

 - C'est un clerc navarrais, Guilhem de Tudela (dont la langue était peut-être le navarro-castillan ou le basque) qui, devenu chanoine de Saint Antonin, en Rouergue, écrivit en langue d'oc, toute la première partie de la "Canço de la Crosada". Réciproquement, c'est un troubadour occitan, Guilhem Anelier qui écrivit, à la fin du XIIIe la relation des guerres de Navarre. Comme le dit Robert Lafont, cela "prouve les relations par-dessus les Pyrénées du monde occitan et de l'ouest du monde ibérique, le débordement culturel de ce côté-là de l'occitan culturel et non pas seulement du trobar amoureux (ce que prouve en un autre sens Guilhem de Tudela, une cinquantaine d'années auparavant).

 En conclusion, si la langue juridique de la Soule est encore l'occitan en 1520, il ne faut pas y voir autre chose que la persistance d'une tradition datant de l'époque où le prestige de langue ocitane lui faisait vocation à succéder au latin sur les plans administratifs, juridiques et littéraires dans tout l'ouest de l'Europe : tradition relayée, dans notre région et jusqu'à la fin de la guerre de Cent Ans, par les pratiques diplomatiques des rois d'Angleterre.

 Il est vrai qu'en 1520, on est loin de l'Age d'Or de la langue occitane. L'Occitanie unifiée de Toulouse à Barcelone, l'Aquitaine anglo-gasconne dont Bordeaux était la capitale, le rêve d'un Etat pyrénéen de la dynastie de Foix : tout cela appartient au passé. Les Etats modernes sont en train de se structurer solidement autour des centralismes parisien et madrilène. Si le Béarn constitue avec la Navarreun Etat indépendant (pour un siècle encore), en revanche la la Soule est française depuis déjà assez longtemps.

 Cela explique l'étonnement de J. de Bela quand il se demande pourquoi la Coutume n'a pas été rédigée en langue française. En fait, cela aurait pu être : on n'a pas attendu la parution de l'Edit de Villers-Cotterêts pour voir apparaître bien des textes juridiques en français dans des territoires de langue d'oc. Cependant, à cette date, rien n'oblige encore officiellement à employer le français dans des actes juridiques puisque l'Edit de Villers-Cotterêts n'existe pas encore.

 Mais par contre, quand paraît la première édition imprimée de la Coutume en 1553, l'Edit de Villers-Cotterêts existe depuis 1539. Alors, on peur se demander pourquoi, le pouvoir royal n'a pas demandé qu'il soit traduit en "langage maternel françois", de façon à se conformer à l'Edit. Signalons d'ailleurs que parmi les justifications que J. de Bela donne à son travail de traduction, il y a justement la volonté de se conformer aux directives de Villers-Cotterêts! Il n'empêche que la "traduction" de J. de Bela n'a jamais été imprimée. Par contre, toutes les éditions de la Coutume, jusqu'à la Révolution, ont repris le texte primitif en langue d'oc.

 Il est vrai que le cas de la Coutume de la Soule n'est pas unique. Le "Styl de la Justici deu pays de Bearn" édicté par Jeanne d'Albret en 1569 a été imprimé pour la première fois sous le règne de Louis XIV, et en langue d'oc. Il en est de même pour les "Fors et Coutumes de Basse-Navarre". Or, ces ouvrages, et bien d'autres, ont tous connu de multiples éditions, toutes en langue d'oc et jamais en français. Cela tendrait à prouver que les juristes de l'Ancien Régime n'ont pas considéré que l'Edit de Villers-Cotterêts dût être rétoactif et que, pour eux, c'était le texte original en occitan qui continuait à être le texte de référence.

 On peut se demander enfin pourquoi le texte de la Coutume n'a pas été écrit en basque alors que l'euskara était la langue populaire de la Soule? Théoriquement, il n'y avait aucune impossibilité. Contrairement à ce qu'on a pu dire, le basque est, à cette époque, une langue écrite. En effet, si le recueil poétique de Dechepare "Linguae Vasconum Primitiae" (1545) et la traduction du Nouveau Testament due au pasteur Liçarrague (1571) sont les premières grandes oeuvres littéraires en langue basque, cette langue est déjà apte, depuis longtemps, à servir à l'écrit privé comme en témoigne une lettre de 1415 des édiles de Pampelune aux édiles de St Jean Pied de Port. En somme, seule une longue tradition favorable à l'occitan s'opposait à ce que le texte de la Coutume fût rédigé en basque.

 

 Approche linguistique

 Demandons-nous maintenant ce que vaut l'expression "langue béarnaise" ou "idiome béarnais", employée par la plupart des auteurs pour qualifier la langue de la Coutume de la Soule.

 Nous sommes en face d'un texte de 1760 qui reprend, à peu de chose près, (orthographe et fautes d'imprimeur exceptées) un texte de 1553. N'importe quel "béarnophone" actuel peut mesurer la distance qui sépare la langue du texte de la Coutume de Soule de la langue qui est la sienne aujourd'hui. Et nous pouvons assurer également que la langue de notre texte diffère sensiblement de ce qu'était le parler béarnais populaire de 1760 ou même de 1553.

 Cette distance tient uniquement au fait que nous avons affaire ici à une langue juridique. Or, la pratique juridique, dans l'espace culturel occitan, tend, depuis le XIVe siècle, vers la constitution d'une koinè, c'est-à-dire d'une langue commune à l'ensemble occitan et qui efface donc massivement les spécificités dialectales. Si bien qu'un texte juridique rédigé en Gascogne, peut évidemment être reconnu à certains détails comme étant de dialecte gascon, mais il s'agira d'un gascon "passe-partout" peu typé et assez éloigné de la pratique du locuteur réel. Pour les mêmes raisons, on comprend qu'il soit encore plus difficile d'aller plus loin dans la localisation et de dire si tel ou tel texte est béarnais, bigourdan ou landais : seuls parfois des détails infimes permettront de le reconnaître comme tel.

 En somme, la question de savoir si on doit considérer ce texte comme étant écrit en "langue béarnaise" est assez vaine. Nous avons affaire à un texte dont la langue (comme tous les textes juridiques) tend vers un occitan standard tout en conservant un certain nombre de particularités locales. Si bien que l'étude linguistique ne peut consister qu'en un travail de comptabilisation des éléments de koinè et ce qui subsiste d'éléments dialectaux permettant de la caractériser comme "gascon" ou éventuellement comme "béarnais".

 

1 - Aspect syntaxique

 a - La caractéristique majeure du gascon par rapport à l'occitan central, est l'utilisation d'un type de mot inconnu dans la plupart des autres langues : l'énonciatif verbal. En gascon, l'énonciatif "que" doit précéder toute énonciation verbale affirmative dans les propositions principales. Or, nous n'en avons trouvé qu'une seule occurence dans tout notre texte. Cela n'a rien de sirprenant, car d'une part la généralisation de l'emploi du "que" énonciatif semble bien ne s'être faite qu'à partir du XVIIe et que, d'autre part, la koinè juridico-administrative béarnaise a toujours renaclé à l'utiliser.

 b - Par contre, il est à peu près certain que la langue populaire, à l'époque où la Coutume a été écrite (et à plus forte raison à l'époque où a été faite l'édition que nous avons suivie), utilisait de façon constante les pronoms personnels compléments assyllabiques. Or, le texte de la Coutume ignore ces pronoms et emploie toujours les pronoms compléments entiers. Ainsi là où langue populaire dirait "non es tengut de'u pagar", la Coutume écrit : "no es tengut de lo pagar" (il n'est pas tenue de la payer). Ici encore, ce refus d'employer le pronom complément assyllabique est typique de la scripta juridique et administrative béarnaise qui se démarque ainsi nettement de la langue réelle.

c - Même constat concernant l'emploi du possessif avec article défini. A l'époque où la Coutume a été redigée, la langue parlée avait certainement déjà généralisé l'emploi de ce possessif avec article défini. Or, le texte de la Coutume utilise pratiquement toujours le possessif sans article : "sao pay, sa may", alors que la langue populaire disait certainement déjà depuis le XVe "lo son pay, la soa may" (son père, sa mère). Ce refus d'utiliser le possessif avec article relève encore d'un souci d'alignement sur un occitan moyen.

 

 2 - Aspect morphologique

a - Chacun sait que la caractéristique la plus apparente du gascon est le passage du "f" latin (surtout en position initiale) à "h" aspiré. Dans la langue populaire parlée, cette mutation était sans doute déjà réalisée dès le XIIe et peut-être même antérieurement. Or, les notaires béarnais et gascons n'ont jamais accepté de faire passer dans l'écrit cette transformation de la langue et ont toujours conservé le "f" jusqu'en 1789. Rien d'étonnant donc que la Coutume écrive comme en occitan central "far, deffore, filh, foec", etc... des mots qui se prononçaient sans nul doute comme aujourd'hui : "har, dehore, hilh, huec", etc.

 b - La chute du "n" intervocalique est une autre caractéristique du gascon qu'on ne retrouve que très irrégulièrement dans l'écrit juridique. Ainsi, dans notre texte de la Coutume, nous avons "une" (art. indéfini), alors que le gascon éxigerait normalement "ue"; de même on a "menar", alors que le gascon dit "miar". Par contre, s'agissant d'un mot tout à fait local comme "degaerie", (circonscription à la tête de laquelle se trouve un "degan"), on a la forme spécifiquement gasconne avec chute du "n".

 c - En gascon, le "ll" terminant un radical latin devient "t" en position finale et "r" quand il est en position intervocalique. Ainsi, alors que le languedocien dit "aquel/aquela" (celui-ci, celle-là), le gascon dit "aquet/aquera". Sur ce point, le texte de la Coutume s'affirme nettement gascon. Nous trouvons en effet : "vetet" (veau) et non "vedel" comme en occitan central, "anhet" (agneau) et non pas "anhel".

 d - Concernant la chute du "r" après un "t", la Coutume emploie généralement "meste, bater, metter" (et non "mestre, batre, mettre"), par contre elle dit toujours autre qui est une forme de koinè, alors que la forme normale en gascon est "aute".

 

 3 - Aspect lexicologique

 on peut considérer comme typiquement gascons, un grand nombre de mots utilisés par la Coutume : ce sont généralement des mots ayant trait à la vie rurale et agro-pastorale : "arriu" (ruisseau), "arrolhe" (fossé), "arramat (troupeau), "parguie" (basse-cour), "coeinte" (affaire), etc. Par contre font partie du lexique de la koinè des mots comme "jorn" (au lieu de "dia" = jour) qui peut être gascon, mais absolument pas béarnais, "cascun" (au lieu de "cadun" = chaque, chacun), "degun" (au lieu de "nat" = aucun), etc.

 

En conclusion, le texte de la Coutume se caractérise assez nettement comme gascon, mais c'est un gascon peu typé qui ne correspond pas à la langue qui était parlée, à l'époque, en Béarn et sud-Gascogne, ni sans doute à la langue que pouvaient connaître les Souletins, dans la mesure où certains d'entre eux étaient bilingues. J'ajoute que la tendance à la koinè n'y est pas plus marquée que dans tous les autres textes de la scripta béarnaise de la même période.

 

 La question des gallicismes

 

(...)