Antton Negeluak sortürik - 2014

1672 : Froidour en Soule [X.5]

Catégorie : La vie quotidienne Publication : lundi 13 octobre 2014

 

Extraits H. de Coincy,1928.

"(...) Louis de Madelin écrit: "Né à la Fère, dans l'Aisne, probablement avant 1625, Louis de Froidour, écuyer puis chevalier, seigneur de Serizy, fut nommé le 30 janvier 1651 conseiller lieutenant général des Eaux de l'Ile de France, Brie, Perche, Picardie puis le 3 mars 1666, "commissaire député pour la réformation générale des Eaux et Forêts de la Grande Maitrise de Toulouse", qui s'étendait sur les généralités de Toulouse et Montpellier. Il exerça ses fonctions dans une zone allant d'Hendaye à Puy en Velay en passant par toutes les Pyrénées. En récompense de ses services, Louis XIV rétablit en sa faveur la charge naguère supprimée de Grand Maitre des Eaux et Forêts pour le Languedoc, le Béarn, la Soule, la Basse Navarre et le Labourd par arrêt du 13 février 1673, charge que Froidour conservera jusqu'à sa mort survenue à Toulouse le 11 octobre 1685. La réformation consistait à fixer l'assiette des forêts rendue incertaine par les usurpations, incendies, les défrichements, les coupes abusives (...) à réglementer la pêche et la chasse. On demeure confondu quand on sait que Froidour a visité en détail toutes ces régions (...)

(...) Froidour vint à Pau le 25 aout 1671, y resta 13 jours, conféra avec le comte de Guiche, gouverneur de Béarn et de Navarre mais ne put rien entreprendre suite à l'inertie du gouverneur (...) Le 3 octobre il se rend à Mauléon pour s'entendre avec les autorités au sujet de la visite de la Soule (...) le 28 (...) gagne Mauléon en visitant les forêts de Josbaigt, Belac, Moncayolle, Cheraute et Mauléon. Le 31 il parcourt les forêts royales de Lambarre et Thibarenne (aujourd'hui disparues). Le 2 novembre il visite la région d'Undurein, Charritte, Aroue, Etcharry et Osserain; le 3 il va à Garindein, Idaux, Ordiarp, Musculdy, Menditte, Ossas, Alçay, Lacarry, Tardets. Le 4 il voit la forêt royale d'Eretçu (aujourd'hui disparue), les forêts de Montory, du Barlanes, d'Arette, traverse la montagne "du mieux possible" en tirant vers Ste Engrace, passe en vue des montagnes de Larrau et rentre à Tardets. C'est ce qu'on peut appeler une bonne journée. Le 5, il visite les territoires de Tresvilles, Sauguis, St Etienne, Goutin, Libarren et arrive à Mauléon.

(...)Le texte du mémoire du pays de Soule est incomplet: les 42 premières pages du manuscrit 645 sont écrites avec, en tête, un croquis embrouillé du pays, puis quelques pages blanches, (...) ces textes (...) mettent en relief l'esprit d'observation de Froidour et sa capacité étonnante de compréhension du pays, de ses conditions économiques et des moeurs de ses habitants..."

 

Extraits du texte de Froidour:

"(...) Le pays est très peuplé. Il n'y a qu'un seul lieu qui porte le nom de ville et qui en est la capitale, à savoir Mauléon, quoi qu'elle ne soit fermée ni murée. Il y a en outre six bourgs et 54 petits villages tous situés presque dans la plaine et très peu dans les montagnes, qui sont à droite et à gauche. Les bâtiments par le dehors ne sont pas désagréables. Ils sont tous faits de pierres ou de cailloux communs au pays et couverts de bardeaux. Mais, comme les architectes de ce pays ne sont pas les plus habiles gens du monde, le dedans des maisons n'a pas le même agrément. Il n'y a que le bois de chêne dont on se sert pour bâtir.

La plaine et tout ce qui qu'il y a de vallons enfermés dans les basses montagnes est parsemé de bosquets de bois de chêne, venant de complans. Les métairies y sont environnés d'arbres plantés à la ligne et les grands chemins semblent la plus part des allées faites à plaisir. Il n'y a presque point d'habitant, pour peu accommodé qu'il soit, qui n'ait dans son fonds du bois suffisamment pour l'entretien de ses bâtiments, pour son chauffage, pour tous ses autres besoins et même pour donner du gland pour la nourriture de quelques porcs. Du reste, pour ce qui est de ces basses montagnes, ce ne sont que des landes plantées de fougère, de bruyère et de tuye, et en quelques endroits de tausin, qui est une espèce de chêne moins bonne que chêne franc, qui se tient ordinairement rabougri, produit rarement du fruit et toujours en petite quantité. Les hautes montagnes qui approchent des ports sont partie plantées de hêtre sans mélange d'aucun autre bois, et qui ne sert que pour le chauffage; partie des pacages, partie de rochers nus, selon leur exposition, ce qui regarde le midi se ressentant de l'ardeur du soleil et ce qui est exposé au septentrion étant, pour l'ordinaire, garni de bois.

Toute la contrée est fort arrosée, car comme le pays est fort bossu, il y a dans tous les vallons de petits ruisseaux qui presque tous aboutissent au Saison, cette rivière, jusqu'à Mauléon, n'est, pour ainsi dire, qu'un torrent continuel, mais depuis Mauléon jusqu'en bas de la vallée, elle pourrait à peu de frais être très commodément rendue navigable, si le pays avait de quoi débiter ou s'il y avait quelque bonne ville ou un peuple assez nombreux, pour y faire le débit des denrées et des marchandises que cette navigation pourrait y faire aborder.

La proximité des montagnes où se forment les nuages, les pluies, les neiges et les grêles incommodent tout ce pays, d'autant plus que le territoire est déjà de soi-même fort froid et fort maigre. On trouve par toute la plaine les cailloux à un pied et demi, deux pieds en terre, et par toute la montagne le tuf ou la roche vive, d'où vient que la terre est d'un très petit rapport. Ce n'est qu'à force de la travailler et de la grande quantité de fumier qu'on y répand, qu'on la rend fertile. La plaine est assez bien cultivée et il y a peu de terres labourables dans les vallons qui sont de côté et d'autre, mais on se donne tant de peine à leur culture, aussi bien que de celles de la plaine, que les terres portent régulièrement tous les ans du bled ou di gros millet, alternativement; ce sont les seules espèces de grains que j'y ai vues. Le petit millet est devenu rare depuis que les paysans se sont accoutumé au gros, que nous appelons en France du bled de Turquie. Les prairies n'y sont pas communes et, comme par ce moyen il y a peu de paille et peu de foin dont on puisse faire du fumier, les paysans font tous les ans des récoltes et des moissons de fougère, de bruyère et de tuye, qu'ils vont faucher dans les landes des montagnes qui servent à cet usage: chacun sait les endroits où il doit en couper et on les sème dans les écuries, dans les cours des maisons, dans les rues et dans les grands chemins, pour les réduire en fumier et en fumer les terres dans les saisons.

Les vignes sont très rares dans toute la contrée, mais il y a quelques vergers dans la vallée, que j'ai trouvé la plus part en assez mauvais ordre et j'ai même appris qu'on ne tenait point de pépinières pour les entretenir ou pour les renouveler de temps en temps, mais que les paysans du Labourd y venaient dans les saisons où l'on a coutume de faire les complans, vendre de jeunes antes et que le bon marché auquel ils les débitent ordinairement y avait causé cette négligence. On y faisait grand cas ci-devant de ces vergers, parce que n'y ayant pas de vignes, on y faisait du cidre et même une espèce de breuvage qu'on y appelle de la pommade ou du petit cidre, qui est une mixtion d'eau et de pommes, qui servait à la boisson. J'ai vu même qu'on en faisait encore de l'un et de l'autre et je me suis trouvé au pays dans le temps de cette vendange, mais on commence depuis quelques années a y planter de la vigne, et d'ailleurs comme le pays s'augmente en nombre de peuples, les habitants qui songent à pourvoir au plus nécessaire, commencent à détruire les vergers qui donnaient à boire pour les mettre en terres labourables qui donnent de quoi manger.

Les grains qui s'y lèvent, quelque abondance qu'il y ait, ne sont jamais suffisants, à ce qu'on dit, pour la nourriture des peuples. Ils ont coutume d'en prendre ou en Espagne ou du côté de Bayonne, de Béarn, de Chalosse et des Landes, selon qu'il se trouve au plus juste prix. Il en est de même du vin. On y tient peu de volailles, et je n'y ai remarqué dans tout le pays que j'ai parcouru fort exactement, qu'un seul colombier et même très petit. J'ai aussi appris que le gibier y était très rare et il faut avouer aussi de bonne foi qu'on y fait très mauvaise chère; on y est réduit à la vache, au mouton et au pourceau, qui sont toutes sortes de viandes qui n'y sont pas mauvaises quoique le bétail y soit très petit. On peut dire qu'il n'y a que la maison du comte de Troisvilles où l'on mange particulièrement depuis que l'abbé y est; encore est-il obligé de faire la plus grande partie de ses provisions ailleurs et s'il y avait encore une maison où l'on fît une dépense semblable à celle qui se fait en la sienne, cela serait capable d'affamer le pays.

Le pâturage y est très maigre, parce que la terre qui est froide en pousse peu pendant le printemps et la chaleur pendant l'été étant retenue dans les vallons y est si violente qu'elle consume tout. Sans le secours des montagnes qui sont sous les ports, où les bestiaux se retirent depuis la St Jean jusqu'à la fin de l'automne, il faudrait déserter le pays. La plupart des habitants ne tiennent de gros bétail qu'autant qu'il leur en faut pour la culture de la terre. Ils vendent les boeufs et conservent autant qu'ils peuvent les vaches, dont ils se servent pour le labourage, et quand elles sont vieilles, ils les engraissent; pour les vendre, et souvent ils les salent pour leur usage particulier; c'est pour cela qu'ils s'imagineraient faire un crime s'ils tuaient un veau. Comme les vaches sont occupées au travail et au labourage et que, d'ailleurs, les pâturages sont très maigres, elles rendent peu de lait, elles n'en ont qu'autant qu'il en faut pour la nourriture de leurs veaux et ce qu'elles en donnent au-delà sert à la nourriture des paysans, de sorte qu'il ne se fait point de beurre en Soule et qu'il n'y en a point que celui qu'on porte de la vallée de Campan ou du Lavedan qui est une contrée de Bigorre. Les troupeaux de bêtes à laines y sont assez communs. Les plus considérable y sont de cent, six vingt ou cent cinquante, tout au plus et on ne peut pas en tenir de plus grands à cause de la rareté des foins et des autres fourrages. Il y a encore quelques chèvres, mais en petit nombre. Le scrupule des gens de ce pays pour la tuerie des agneaux est égal à celui qu'ils ont de tuer un veau et il n'y a que les chevreaux auxquels ils ne pardonnent pas. Le lait que l'on tire des brebis, des chèvres et un peu des vaches superflues que l'on tient dans la montagne s'emploie à faire des fromages secs, dont partie se consomme dans le pays et partie dans la Basse Navarre et aux environs. Ce qu'il y a de plus commun ce sont les porcs, qui y sont petits mais excellents, en telle sorte que les meilleurs jambons du royaume, après ceux de Lahontan, sont ceux de Soule. Ils sont connus sous le nom de jambon de Bayonne et il n'est pas mal à propos de remarquer qu'encore que cette ville soit si fameuse et si renommée par ses jambons, néanmoins il ne s'y en fait presque point, mais on y débite ceux qui y sont portés du Labourd et de la basse Navarre, où il s'en fait en quantité, et de la Soule, d’où l'on en porte peu, parce qu'elle en est plus éloignée. Nous croyons en France qu'on a dans ce pays quelque méthode particulière pour donner à ces jambons la belle chair et le bon goût qu'ils ont, mais on n'y fait rien plus que ce que l'on fait aux nôtres: on les sale, on les laisse dans le sel quinze jours ou trois semaines, on les en tire et on les fait sécher à la cheminée, de même qu'on le pratique chez nous. Leur bonté vient de la nourriture du pays et cela est si vrai que lorsqu'on y tue quelque porc nouvellement acheté en Armagnac, d'où particulièrement les habitants de Soule ont coutume de les prendre jeunes, les jambons n'en valent rien et sont semblables aux nôtres.

Pour ce qui est des chevaux , ils y sont aussi rares que le foin et l'avoine. Ils sont aussi très petits, viennent la plupart de la Haute Navarre et sont estimés meilleurs que ceux du Béarn. Il y a quelques particuliers qui en nourrissent parmi les autres bestiaux.

Quant à la manière dont on nourrit le bétail, elle est à peu près semblable à celle qui se pratique dans tous les pays qui sont le long des Pyrénées. Premièrement, il faut savoir qu'aussitôt que les grandes chaleurs sont venues, ce qui arrive ordinairement à la St Jean, personne ne retient chez soi que les bêtes de monture et celles qui servent au labourage et qu'on envoie généralement tous les autres bestiaux dans les montagnes qui sont sous les ports, où on les tient jusqu'à ce que les neiges les en chassent. Il y a pourtant, de distance en distance, des espèces d'étables qu'on appelle dans le pays des coyalarts où les pâtres et leurs bestiaux se retirent pendant la nuit, et sont quatre mois entiers sans descendre. Ces coyalarts appartiennent à quelques gentilshommes qui seuls ont droit d'en avoir et, moyennant quelque petite rétribution qu'on leur paye pour chaque tête de bétail, chacun a droit d'y aller faire pâturer ses bestiaux sans qu'il soit loisible d'y en introduire d'étrangers. Il n'y a que le roi et les dix principaux gentilshommes du pays, qu'on appelle potestats, à qui cela soit permis et que la quantité que chacun peut en mettre est réglée. Aussitôt que la neige parait, les bestiaux descendent et viennent manger les herbes que les basses montagnes humectées par les pluies ordinaires de l'automne ont repoussées après la sécheresse de l'été. Quand le froid s'est augmenté et que la neige commence à couvrir les basses montagnes, aussi bien que les hautes, on les fait descendre dans les plaines, où pendant quelques jours, ils mangent les herbes que les terres qui ne sont pas ensemencées produisent. L'hiver étant venu, on fait tout sortir du pays et descendre dans les contrées plus basses, comme dans la Gascogne, dans la Chalosse et jusques le Bas Armagnac et dans les Landes, où les bestiaux séjournent jusqu'à ce que le soleil du printemps ait fondu les neiges qui couvrent les basses montagnes. Pour lors chacun fait revenir ses bestiaux de tous côtés, et on les retient dans les plaines pendant quinze jours ou trois semaines, leur faisant paître les nouveaux herbages, que les terres qui ne sont pas ensemencées ont produites, pour donner le temps aux basses montagnes d'en produire. On les fait monter ensuite aux basses montagnes jusqu'à la St Jean, que la chaleur et la sécheresse les en chasse pour reprendre les hautes, et la même chose se pratique ainsi successivement toutes les années.

Au reste, comme ce pays est peu abondant et de fort petit rapport, il est aussi fort peu chargé. Il était ci-devant sujet à la taille et la tradition est qu'elle était fort modique, mais comme il souffrit considérablement pendant les guerres de François I, à cause du voisinage de l'Espagne, il en obtint une décharge entière, dont il jouit encore à présent. Il ne s'y paye aussi ni taille, ni gabelle, ni autre imposition quelconque. Les peuples se servent du sel de Béarn ou d'Espagne, comme bon leur semble, et ne payent que les droits qui dépendent du domaine qui peuvent monter à quatre mil livres, et que les gages du gouverneur qui montent à une pareille somme.

Les habitants y sont aussi très sobres; il ne sera difficile de le croire après ce que j'ai dit de la mauvaise chère que l'on y faisait, mais je remarquerai de plus que la plupart des honnêtes gens que j'ai vu dans ce pays m'ont assuré que les paysans les plus accommodés ne mangeaient pas par année quatre boisseaux de bled, et le boisseau ne pèse que quarante livres. Ils vivent la plupart du gros millet, dont ils font une espèce de pain ou gâteau qu'ils appellent de la millasse; le goût en est très bon, particulièrement quand il est pétri avec du lait, mais il est fort lourd sur l'estomac et il faut en manger très peu pour en être rassasié. Quoiqu'il n'aient point de beurre, ils consomment très peu d'huile et, en un mot, ils se passent de ce qu'ils n'ont pas; pourvu qu'ils aient de quoi manger, quoique ce soit, ils sont contents. Ils ne sont pas plus délicats en fait de boisson; lorsque le vin, le cidre et la pommade leur manquent, ils boivent l'eau facilement et sont aussi contents que s'ils avaient bu le meilleur vin du monde. Mais quelque disette qu'ils aient, ils sont assez propres en leurs petits meubles, surtout en linge. Le chanvre n'étant pas commun chez eux, ils sèment chacun du lin autant qu'il en faut pour le ménage, pour leurs habillements et pour leurs autres nécessités. Il n'y a pas de paysan, si misérable qu'il puisse être, fut-il cagot -c'est une espèce de gens dont je parlerai ensuite- qui n'ait quelque douzaine de serviettes fines blanches comme la neige et rayées de fil vert. Ils ont toujours un pain blanc, qu'ils renouvellent à chaque fois qu'ils font leur pain afin qu'il soit frais; Ils ont toujours du fromage ou quelques fruits et quelques bouteilles de vin ou de cidre fin, c'est-à-dire qui n'a point été mêlé d'eau, pour pouvoir présenter la collation à quiconque passe ou s'arrête chez eux. J'ai moi-même mis à l'épreuve plusieurs fois cette honnêteté chez plusieurs paysans.

La religion du pays est la catholique, sans aucun mélange de la huguenote, du mois les Huguenots y sont en si petit nombre que ce n'est pas la peine d'en parler et le peu de gens qui la professent n'en sont pas originaires. Ils sont fort dévots, à ce qu'on m'a dit; leurs prêtres néanmoins sont assez gaillards et si on en veut croire les moines du Béarn et les capucins qui depuis peu sont établis à Mauléon, il y a quantité de sorciers et sorcières, aussi bien qu'en Béarn. Leurs églises se ressentent de la pauvreté de la contrée. Ils ont une coutume régulièrement observée partout: de mettre des croix de marbre brut ou d'autre pierre dure proche des fosses des morts. On voit par tous les cimetières de ces croix rangées par ordre, chaque famille ayant sa place. On y plante aussi de la sauge, comme si cette herbe avait quelque vertu pour préserver les corps de la pourriture.

La langue vulgaire est la basque; plusieurs néanmoins y parlent français, gascon et béarnais et même quelques-uns espagnol.

Le peuple y est bien vêtu: les hommes la plupart à la béarnaise, portant le béret, les cheveux courts, la petite fraise, les chausses froncées et la houpellande béarnaise, qui est une tunique à laquelle est attaché un capuchon à peu près semblable à celui des capucins. Les femmes, pour la plupart, y sont habillées d'étoffes blanches doublées et chamarrées de grandes lisières noires ou violettes, portent des cols ou fraises qui leur cachent la gorge et ont pour coiffures des capuchons, les unes d'une couleur, les autres d'une autre, qu'elles redoublent sur leurs têtes quand elles veulent se mettre à leur aise et se donner de l'air, et font voir leurs cheveux pendants par derrière et noués en tresse. Les couleurs bleue, coulombine et de brend d'oison y sont fort en usage et ce qu'il y a de plus déplaisant est que tous portent des gros sabots fort vilains.

Les femmes y sont mieux faites qu'en Béarn et d'aussi bonne humeur, à ce qu'on dit. Ils sont tous calmes comme des Basques, ennemis des nouveautés, jaloux de leurs franchises, courageux et portent le poignard qui est long d'un pied ou environ, large comme nos plus larges épées et le fusil. Le port d'armes leur est permis d'ancienneté, tant à cause qu'ils étaient environnés des ennemis de la France, qu'à cause du privilège qu'ils ont de chasser, pour se défendre contre les bêtes sauvages, qui sont communes chez eux. Ils sont tous fort abonnés au travail et surtout à la culture des terres et à la nourriture du bétail et, comme ailleurs, ils sont fort glorieux, cela fait qu'il n'y a point de gueux dans toute la Soule et que personne n'y mendie.

Ils ont très peu d'artisans et seulement ceux dont il n'est pas possible de se passer, comme maçons, charpentiers, serruriers, cordonniers, tailleurs et maréchaux; il n'y a nul fabricant d'étoffes, ni de bas, ni de bonnets. Les seuls moyens qu'ils ont pour attirer de l'argent chez eux consistent en la vente de quelques boeufs du côté d'Espagne, en la vente de leurs laines aux marchands d'Oloron et au débit de porcs qu'ils vendent en Espagne et en Béarn et quelque fois à Bayonne. C'est en cela que consiste leur principale ressource. Il faut aussi demeurer d'accord qu'après la culture des terres, ils n'ont rien plus en recommandation que la conservation du bois de chêne, qui leur donne du gland pour les nourrir. Toutes les métairies qui sont à la campagne, comme je l'ai déjà dit, et même plusieurs maisons des bourgs et villages ont à leurs portes de petits bosquets qui servent non seulement à l'ornement de leurs maisons et pour leurs nécessités, mais surtout pour la nourriture de ce bétail; ils ont même de grands territoires plantés ou, pour mieux dire, ils ont de grands vergers de chênes qu'ils émondent, qu'ils ébranchent et qu'ils cultivent en la manière qu'ils croient être la meilleure pour faire produire aux arbres une plus grande quantité de glands.

Plusieurs d'entre eux vont travailler en Espagne à la culture des terres, des vignes, des jardins et des vergers; ils y fauchent les prés, font les récoltes de bled, des vins et des huiles; surtout ils sont excellents ouvriers pour bêcher et remuer la terre et ils s'y occupent à faire ou à réparer les fossés que l'on fait ordinairement pour la clôture des terres. Comme pendant tout l'été, les peuples du Labourd, adonnés à la mer et à la pêche, sont hors du pays, ils vont en leur absence faire chez eux les mêmes travaux et par ce moyen rapportent de l'argent chez eux. L'Incommodité qu'ils ont en travaillant en Espagne est que la monnaie y est très grossière, et différente en chaque royaume et n'a point cours ailleurs, de sorte que ces paysans qui véritablement sont bien payés de leur salaire et même au double de ce qu'on a coutume de leur payer en France, se trouvant chargés de la racaille avec laquelle on les paie, sont obligés d'en donner le double pour la changer en or ou argent qu'ils puissent transporter, quelque fois même ils en achètent des chevaux. Mais comme il est défendu en Espagne de transporter l'argent hors du royaume ou d'en tirer des chevaux, il arrive souvent que ces misérables, étant rencontrés ou avec leur argent ou avec leurs chevaux, s'ils en ont acheté, sont surpris par les gardes de la douane et perdent tout le fruit de leur travail. Quoiqu'il en soit, il leur en coûte toujours quelque chose: il n'y a pas de Français, qui entre en Espagne ou qui en sorte, à qui il n'en coûte un réal et, pour peu qu'il porte de marchandise qu'il ne lui en coûte deux, trois ou quatre, sans comprendre les droits de douane. Nous ne souffrons pas en France qu'on en use de même à l'égard des Espagnols qui y viennent ou qui en sortent, et je ne saurais assez m'étonner de cette nation qui a tant de gloire fasse de si grandes bassesses.

Pour ne rien omettre de tout ce qui concerne la Soule, je crois qu'il est à propos de remarquer que comme les habitants ne payent aucun subside; ils étaient ci-devant d'autant plus accommodés et d'autant plus à leur aise que la guerre de Catalogne les avait fort enrichis, par le grand débit qu'ils faisaient de leurs bestiaux et de leurs porcs aux Espagnols, pour l'entretien de leurs troupes. Mais deux choses les ont ruinés: la première est un emprunt qu'ils firent d'une somme considérable, pour rembourser Mr le comte de Troisvilles de la finance qu'il avait payée pour l'engagement qui lui avait été fait du domaine. Le pays plaida longtemps au conseil pour être reçu à le rembourser, en pure perte, comme ont fait plusieurs communautés de ces provinces, pour ne pas tomber entre les mains d'un seigneur particulier et n'en avoir point d'autre que le roi. Mais quelque justice qu'il y eût en sa demande, il en fut débouté, le remboursement ne fut donc pas fait et l'argent fut mal employé et entièrement consommé par les députés qui furent à Paris. La seconde cause est que comme ceux qui avaient cautionné le pays, lorsque cet emprunt fut fait, se trouvant contraints pour le paiement de cette somme, furent obligés de poursuivre leur recours contre le pays. Un fou de prêtre nommé Matalas, curé de Moncayolle, excita le peuple à la sédition; la Cour, pour éteindre promptement le feu que ce malheureux prêtre y avait allumé et qui aurait pu avoir des suites fâcheuses, y envoya trois ou quatre cents chevaux commandés par Don Joseph Calvo, capitaine catalan, qui y séjourna pendant un mois, songeant bien plus à piller et à faire ses affaires qu'à prendre Matalas, comme il pouvait le faire dès le premier jour qu'il entra dans la Soule. Je crois même qu'il y serait demeuré toute sa vie s'il eût pu trouver de quoi subsister et de quoi piller ou si les habitants de Mauléon, qui étaient demeurés fermes dans le service du roi, ayant reconnu ses manières d'agir et voyant qu'il y allait de la ruine entière de leur patrie, ne fussent résolus de se délivrer eux-mêmes de cette guerre. Ils s'assemblèrent plusieurs habitants avec toute la jeunesse du lieu et quelques paysans des environs, qui n'étaient pas du parti des séditieux, sous les ordres du vicomte de St Martin, gentilhomme béarnais qui commande au château de Pau et qui est lieutenant de Mr le comte de Toulonjon, au gouvernement de Soule, et furent attaquer Matalas qui s'était retiré dans la maison noble de Gentein, qui est au milieu des bois de la plaine. Celui-ci croyant mieux se défendre, monta d'abord au premier étage, mais les attaquants ayant abordé le premier sans perte d'aucun homme, n'y ayant eu que deux blessés, mirent le feu au plancher et l'obligèrent à sa rendre avec son monde. On le prit, avec quatre ou cinq autres, et on laissa sauver le reste. Son procès lui fut fait et à ceux qui furent arrêtés; il fut condamné à avoir le col coupé, un degan, qui est une espèce de quartenier, à être pendu, un sien neveu et un autre paysan furent condamnés aux galères, et par ce moyen toute cette guerre fut finie, le roi ayant accordé amnistie générale au peuple.

Une démêlé de Mr le comte de Troisvilles, engagiste du domaine, avec Mr de Belzunce, qui était châtelain et gouverneur de Soule, pour raison du château dont celui-ci voulait jouir à cause de sa qualité de châtelain et gouverneur et que l'autre, à cause de sa qualité de seigneur par engagement, prétendait lui appartenir comme une dépendance du domaine pensa attirer à ce petit pays une nouvelle disgrâce, y attirant une nouvelle guerre. Chacun prenait parti pour l'un ou pour l'autre de ces messieurs et on se préparait à en venir aux mains, mais le roi termina la querelle, ordonnant la démolition du lieu qui l'avait causé. Mr le comte de Toulonjon, qui depuis a acheté la charge de Mr de Belzunce, moyennant 10 000 livres, n'a pas seulement fait rétablir le château mais, de plus, a fait bâtir une maison à Licharre, où il s'est fait un assez joli logement. Mais ce qu'il a fait de mieux a été de s'établir sur le pays, par un bon arrêt du conseil d'état, un apointement de trois mil livres, outre ce qu'il tire du roi pour lui, pour son lieutenant et pour la morte-paye qui monte à sept cent cinquante livres. Mr le comte de Troisvilles, qui a trouvé en sa personne un homme mieux soutenu que Mr de Belzunce, l'a laissé établir sans trouble et, d'autre côté, a fait ses affaires, ayant fait ériger sa terre de Troisvilles, qui n'était rien auparavant, en comté et y ayant fait unir les villages de Tardets, Villenave, Haux, Restoue, Laguinge, Atherey, Lic, Etchebar et Ossas qui dépendaient du domaine du roi, avec la montagne du Barlanes qui en dépendait aussi, mais qui était en contestation entre les habitants de Béarn et de Soule.

Quoique par la coutume il soit dit que tout le monde est franc, il y a néanmoins des remarques très importantes à faire sur la différence des personnes dans ce petit pays. Premièrement, il y a différence de noblesse et de tiers état, comme partout ailleurs, et les gentilshommes y sont appelés gentions, cavés ou chevaliers et écuyers. Mais au lieu que dans les autres provinces de France, la noblesse est attachée au sang et à la personne, elle est ici réelle et attachée à la possession de certaines maisons nobles et affranchies de tailles, d'ancienneté. Fussiez-vous le dernier roturier de la province, si vous possédez une de ces maisons, vous êtes réputé noble et jouissez des privilèges de noblesse. Fussiez-vous aussi gentilhomme comme le roi, si vous ne possédez point de maison noble, vous n'y jouissez d'aucune prérogative, non plus que le moindre paysan. En second lieu, ces maisons sont de deux sortes. Celles du premier ordre sont en nombre de dix et ceux qui les possèdent sont appelés potestats, comme qui dirait les puissances ou les principaux seigneurs et gentilshommes du pays sont:

Le seigneur du Domec de Lacarry

Le seigneur de Bimein de Domezain

Le seigneur du Domec de Sibas

Le seigneur d'Olhaiby

Le seigneur du Domec d'Ossas

Le seigneur d'Amichalgun d'Etcharry

Le seigneur de Geintein

Le seigneur de la Salle de Charritte

Le seigneur d'Espes

Le seigneur du Domec de Cheraute

Tous les gentilshommes sont juges du pays, en la manière que je l'expliquerai ci-après, et ont seuls le privilège de pouvoir faire entrer des bestiaux étrangers dans les pacages de Soule, à savoir chacun un troupeau de brebis du nombre de 120 et un bélier, 60 truies et le verrat, 30 vaches et un taureau et 15 juments avec l'étalon. Le châtelain qui est le gouverneur et le chef de la justice du pays peut y en faire entrer le double.

Les maisons du second ordre donnent la noblesse avec droit de juger et l'on appelle ceux qui e possèdent juges jugeants. Ils sont juges du pays, de même que les potestas. Ces maisons sont:

Celle de Montory, celle de Tardets, celle de Troisvilles, Latxague de Laguinge, Etchecapar de Restoue, celle d'Undurein, celle de Haux, Urrutigoity de Lichans, la Salle de Sibas, Mendisquet d'Alos, Jaurgain d'Ossas, Athaguy et Etcheberry d'Alçay, Gorritépé et Etchebarne d'Alçabehety, Harismendy de Sunharette, la commanderie et Ahetze d'Ordiarp, Urruthie d'Aussurucq, Etcheberry de Suhare, Berreterreche, Etcheberry, Jaureguiçahar et Jaureguiberry de Menditte, celle de Sauguis, Behere et la Salle de St Etienne, la Salle de Gotein, le Domec et Jaureguiberry de Libarrenx, Arrocain de Garindein, le Domec de Viodos, le Domec d'Onismendy, Carrrere et Saldun d'Abense, Berreity de Laruns, Othegain de Moncayolle, le Domec et Jaureguiberry d'Undurein, Casenave, Elissague et Golard de Charritte, celle de Gestas, la Salle de Ribareite, Olhassarry, Rospide et autre d'Aroue, Oyhenard d'Etcharry, Garat et autre de Domezain, Berho de Lohitzun, celle de Barcus.

La plupart de toutes ces maisons qui donnent le titre de potestat et de noble sont aujourd'hui possédées par des roturiers, quelques-unes sont tenues par des gentilshommes de race, dont on m'a donné le mémoire suivant: le potestat de Sibas; Etchecapar de Restoue; Irigaray d'Alçay; Mendisquet d'Alos; Andurein de Haux; Behere et Salle de St Etienne; Jaureguiberry et Bertereche de Menditte; Jaureguiberry de Libarrenx, Arrocain de Garindein; Domec de Viodos; le sieur d'Espes; Jaureguiberry d'Undurein; Gollard de Charritte; Casamajor et Olhassarry d'Aroue; Oyhenard d'Etcharry; Garat de Domezain; Berho de Lohitzun; le sieur de Gestas; la salle de Ribareite; le sieur de Domezain; d'Onismendy d'Abense de bas.

Parmi toute cette noblesse il y en a peu de riche et il n'y a dans toute la Soule que la maison de Troisvilles qui fasse quelque figure. Le père du jeune comte de Troisvilles, qui est à la Cour, et de l'abbé de Troisvilles son frère, a fait sa maison; le nom de la famille est de Peyré, il était fils d'un marchand d'Oloron qui vint y acheter quelque maison noble; il se mit dans les armes fort jeune, parvint aux charges par degrés, gagna l'affection du feu roi Louis XIII, auprès duquel il se rendit considérable par ce qu'ayant été fort recherché du cardinal de Richelieu, il ne voulut jamais se donner à lui, ni entrer en aucun commerce, disant qu'il était au roi et ne voulait dépendre que de sa majesté (...)".